La chauve-souris était seule, si seule que cette solitude nuit et jour lui pesait.
Certains soirs il lui semblait qu’elle avait là, sur les épaules, sur le cœur, un poids, lourd, lourd. Il lui passait alors par la tête, des idées étranges, saugrenues, mille idées sans consistance, furtives, fugaces, des idées qui allaient et revenaient et qui, à force d’aller et revenir, s’étaient creusé un lit dans sa petite tête.
Elle était seule, la Chauve-Souris et menait une vie paisible, ne cherchant jamais querelle à personne, supportant tout avec patience. Nombreux étaient les animaux qui l’estimaient parce qu’elle supportait leurs affronts.
Un jour, revenant d’une chasse, le Lion, affamé, lui mangea toutes ses provisions. Elle ne put rien dire. Elle était si seule, la petite ChauveSouris ! Une autre fois, ce fut la Panthère qui lui joua le même tour. Et l’on raconte même qu’ayant un jour pris une carpe, le Crocodile la lui arracha parce que la carpe n’est pas un poisson à figurer dans l’écuelle d’une Chauve-Souris. Et elle allait, malheureuse, la petite ChauveSouris, sans une amie pour la distraire, lui confier ses espoirs, lui faire partager ses joies. Les peines, elle les gardait pour elle. Elle vivait dans la solitude la plus totale, la plus fermée. Or y a-t-il de misère plus grande au monde que celle de ne pouvoir jamais se confier à quelqu’un, quitte même à ce que le secret s’ébruite, court le village, la ville ?
Ne pas se confier, mais c’est étouffer, messieurs ! mourir, mesdames ! C’est ne pas exister. Vases communicants, les êtres tout le temps doivent les uns et les autres, verser leur trop plein d’impressions, de sentiments. Or, la Chauve-Souris demeurait toujours seule, avec ses joies, avec ses peines qui toutes lui pesaient, parce qu’elle était seule à les vivre, à les porter. Oh ! comme elle aurait voulu avoir une amie avec laquelle elle pourrait, ma foi, se quereller de temps à autre. Un petit coup de bec, un petit coup d’aile… Et puis chacun qui boude et l’entente qui revient comme une ondée bienfaisante après une rude sécheresse ! Mais elle restait toujours seule, la petite Chauve-Souris, sans relation aucune qui lui eût permis d’aimer la vie, de trouver à l’existence le goût qu’en ont deux êtres bien accordés. Une amitié sûre ! Ça compte dans la vie. Cela marque un être…
La petite Chauve-Souris ne pensait plus qu’à cela, depuis les jours où le Lion et la Panthère lui avaient mangé ses provisions péniblement amassées. Lasse d’être seule, elle se dit un jour : « C’est mauvais d’être toujours seule. Je vais m’associer à quelqu’un qui, dans le malheur, viendra à mon secours. »
Elle alla trouver le Hérisson, lui soumit l’idée géniale qu’elle venait d’avoir. Hérisson très heureux, en signe d’amitié, lui donna un peu de sa tête. Depuis ce jour la Chauve-Souris, à l’existence, trouva du prix. Pensez donc ! une douce amitié, une amitié chaude, vigilante ! Toujours à se visiter, à s’occuper des affaires de l’un et de l’autre, à se questionner et à se donner des conseils ! Puis elle se dit un autre jour : « Hérisson est un bien brave ami certes, mais ne gagnerais-je à m’allier à un autre ? »
Et elle s’en fut trouver le Singe.
— Papa Singe, tu vois, je suis seule. Veux-tu m’accepter comme parent ? Ainsi ma solitude me pèsera moins.
— Je ne demande pas mieux. Mais je ne voudrais pas que devenant mon parent, tu sois un jour l’ami de Kacou Ananzè. Celui-là, tu sais, qu’entre nous la guerre est toujours latente. Il faudrait qu’un jour tous les animaux réunis, disent lequel de nous deux est le plus malin.
— Pourquoi veux-tu que j’aille voir Kacou Ananzè quand je t’ai déjà vu et que tu acceptes d’être mon parent ?
— En signe de notre amitié, voici un peu de mes poils. Ainsi il me sera facile de te reconnaître. Celui qui porte de mes poils est un autre moi-même et profite de toutes mes relations. Mais je te le répète, je n’aime pas Araignée qui se dit plus malin que moi. Ah ! il ignore le tour que je lui prépare. Cela ne va pas tarder à lui tomber sur le crâne, un beau matin…
Très heureuse de ses deux amitiés, Chauve-Souris, quelque temps après, alla trouver d’autres animaux qui lui donnèrent un peu de leurs écailles, un peu de leurs griffes, un peu de leur queue blanche. La Chauve-Souris était devenue l’amie de tous. Elle avait désormais, si l’on peut dire, les bras longs, car qui la touchait, touchait du coup à des gammes d’amitiés, à des familles entières, tant elle avait des amitiés ramifiées, enchevêtrées, fortement liées les unes aux autres.
Mais lorsqu’elle se rendait maintenant chez l’un ou l’autre, ses amis la regardaient de travers en se demandant : « Quel est cet être étrange qui ressemble à la Chauve-Souris ? »
La Chauve-Souris désormais rassurée, forte de toutes ses amitiés, se portait à merveille.
Rien cependant sous le ciel n’est fixe, sûr, certain, immuable. Et la Chauve-Souris, toute resplendissante de santé, tomba malade.
La maladie empira. Elle en mourut.
La Chauve-Souris était morte. La nouvelle se propagea rapidement, comme toutes les nouvelles de la brousse. Elle avait roulé de feuille en feuille, glissé de ravin en ravin, grimpé de montagne en montagne, charriée par le vent, les eaux, la brise, portée par tout ce qui bruit, murmure. Tous ses amis en furent informés.
Hérisson, le premier, vint. À voir la défunte, il se dit : « Ça, ce n’est pas un des miens. Sa tête, certes, ressemble à la mienne. Mais ce n’est pas suffisant comme preuve, car la Chauve-Souris mon amie, n’était pas ainsi faite. » Et il s’en retourna chez lui.
Puis vinrent Papa Singe et tous ceux qui avaient prêté quelque partie de leur corps à la Chauve-Souris. Tous la regardèrent, remuèrent la tête, et comme Hérisson s’en retournèrent. Ce n’était pas leur amie.
Ainsi mourut la petite Chauve-Souris qui pour avoir brigué l’amitié de plusieurs animaux n’eut personne pour l’enterrer.
Là-bas, par les hautes ramures des Palmiers le soleil s’irradie.
Par-delà les fleuves assoupis éventés de rayons de flamme comme pour les embraser, les réveiller, leur donner du nerf, le corps de la Chauve-Souris sèche.
Des oiseaux font leur toilette sur les rives encore désertes, comme pour aller en cortège, mener la Chauve-Souris à sa dernière demeure.
L’eau tourbillonne, lentement brassée en dessous par on ne sait quelle force.
Les arbres dans la houle du vent tiède, secouent leur chevelure et en font tomber les pellicules, les cheveux jaunis, avec des bruissements de joie, de bonheur. Ils font toilette pour mener la Chauve-Souris à sa dernière demeure.
Mais le corps de la Chauve-Souris se raidit. Les femmes sur le sentier menant à la source, chantent et rient ; les nuages, mille fois, ont changé de nuances, de vêture.
Le corps de la Chauve-Souris se décompose.
Les Rôniers de leurs éventails s’éventent en regardant aller et revenir les amis de la Chauve-Souris.
Le Ramier porta la nouvelle au Palétuvier qui somnolait au bord de l’eau. Le Palétuvier, réveillé, tendit une oreille, deux oreilles, toutes ses oreilles. Eh bien, ce que dit le Palétuvier au bord de l’onde qu’il troue de ses larmes, c’est toujours la fameuse aventure de la Chauve-Souris qui, à sa dernière heure, n’eut aucun ami, pour en avoir trop voulu dans sa vie.
