LES FUNÉRAILLES DE LA MÈRE IGUANE

Iguane-Fils et Kacou Ananzè l’Araignée, étaient des amis dont l’amitié avec le temps reverdissait. Partout l’on s’étonnait de cette amitié qui surmontait tous les obstacles par sa profusion même. Plus de deux amis auraient voulu être comme Iguane-Fils et Kacou Ananzè, mais leurs nombreuses épines, tout le temps hérissées et bien taillées les empêchaient d’être comme Iguane-Fils et Kacou Ananzè. Nombreux étaient ceux qui sans cesse disaient à Iguane-Fils :

— Il faut te méfier de ton ami.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est l’Araignée — Rien que pour cela?

— Méfie-toi.

— Il ne m’a jamais rien fait.

— Une amitié avec Kacou Ananzè l’Araignée coûte cher. Avec lui on est toujours le dindon de la farce. Il a trompé l’homme, le singe, le lion, la panthère, l’éléphant, le renard, le chien, et c’est toi qu’il va épargner ? Attention ! l’amitié d’une Araignée pèse autant que celle d’un grand, et très lourde est la vanité d’un parvenu. Et Kacou Ananzèl’Araignée n’est qu’un parvenu. Tu le sais bien, Iguane-Fils !

— Je ne le sais pas.

— Tu le sauras un jour.

Le temps passait, renforçant les liens de cette amitié. Les mauvaises langues ne parlant plus d’eux, leur amitié, comme débarrassée des surgeons inutiles, épamprée, fleurissait de plus belle !

Mais un soir, après le repas, ils devisaient, les femmes d’un côté, les enfants de l’autre, tous autour du feu, lorsqu’un étranger vint leur apporter la nouvelle… qui troubla le village, la cruelle nouvelle : Iguane-Mère venait de mourir.

La mère Iguane était la plus brave des mères. Et le fils pleurait, pleurait. Il se jetait ici, se jetait là, se roulait dans la poussière, raclait le sol de ses pattes, de ses ongles, se cognait la tête contre tel mur. Et il était devenu sale, sale, le pauvre Iguane qui venait de perdre sa mère.

Kacou Ananzè essaya de pleurer, mais avez-vous jamais vu les larmes d’une Araignée ? Des larmes, Kacou Ananzè n’en a pas… Il fallait partir pour les funérailles.

Les préparatifs furent faits et voilà partis nos deux amis, un matin, au premier chant du coq, parce que le village était loin.

Iguane-Fils, peu habitué aux longues courses se reposait souvent. Et pour se donner du courage, les deux voyageurs tantôt chantaient, tantôt s’exerçaient à pleurer, car la coutume veut qu’en pareille situation l’on pleure dès qu’on atteint le village.

Iguane-Fils pleurait d’une voix rauque qui déplut à Kacou Ananzè. Ce dernier lui en fit la remarque. Iguane-Fils en fut blessé. Pourtant il ne dit rien et garda sa blessure au fond de son cœur. Ce fut le tour de Kacou Ananzè de pleurer.

Gben’zé ni a houô kagboum (1) !

Gben’zé ni a houô kagboum !

Et voilà que son ami Iguane-Fils le regarde et se met à pleurer en chantant :

E-ni mô su-han bè n’zu n’zô 

E-lan mô bè su-han bè n’zu n’zô  Bè sun akolon minsan miahlô… ô-ô  Amo zihaba miahlô… ô-ô!

Jusqu’au moment de cette chanson, il n’était jamais entré dans la tête de Kacou Ananzè de jouer un tour à son ami. Mais dès que ce dernier eut fini de pleurer, de traiter ses parents d’ivrognes

« akolonminsan miahlô ! ô-ô ! » alors il se dit : « Toi, je t’aurai. » Lorsque le village se montra, Kacou dit à son compagnon :

— Prenons chacun un surnom.

— Pour quoi faire? Tu t’appelles Kacou Ananzè et moi Iguane. Tout le monde nous connaît sous ces noms, à quoi bon les changer?

— Cela est nécessaire. C’est par précaution. Tu sais, les diables, les sorciers, lorsqu’ils connaissent ton nom, ils peuvent te nuire, tandis qu’avec un sobriquet…

— Tu penses que personne ne nous connaît ?

— Prenons chacun un surnom. Tu comprends ?

— Je ne comprends pas.

— Tu es un crétin. On me l’avait toujours dit, je m’en rends compte aujourd’hui.

Ce fut la seconde blessure que Kacou Ananzè fit à Iguane, et il la garda encore au fond de son cœur.

— Prenons un surnom. Toi, tu vas t’appeler Papa Sédentaire, et moi, Papa Étranger. Entendu ?

— Entendu.

— D’accord?

— D’accord !

— Et surtout souviens-toi que tu es Papa Sédentaire, et moi, Papa Étranger.

Les simples d’esprit sont ainsi faits qu’ils accrochent leurs sentiments à toutes les épines comme pour en éprouver la solidité. Iguane-Fils venait de tomber dans le piège. Araignée allait lui apprendre à insulter ses parents sous couvert de pleurer.

À la nuit tombante, ils entrèrent dans le village où il fut annoncé que Iguane-Fils venait d’arriver pour les funérailles de sa mère. Après les pleurs, les nouvelles dites et redites, on apporta le repas aux voyageurs dans la case mise à leur disposition.

La fille qui apportait les plats, en les posant sur l’escabeau servant de table, dit :

— Voici le repas de Papa Étranger.

— Hein ? fit Kacou Ananzè, mettant sa main en pavillon pour mieux entendre, l’oreille tournée du côté de l’enfant qui ne se troubla point :

— J’apporte le repas de Papa Étranger

— Tu as entendu, Iguane ? Il s’agit de Papa Étranger. C’est bien ce que tu as dit, petite fille ?

— Oui.

Et seul, à la barbe de son ami, Kacou Ananzè mangea les mets. Iguane avalait la salive en regardant son ami prendre des bouchées grosses comme le poing. Cela durait depuis deux semaines. Tous les mets qui venaient — et chacun dans le village voulait surpasser le voisin en générosité — tous les mets donc étaient pour Papa Étranger, c’est-àdire Kacou Ananzè-l’Araignée. Il les mangeait sans en donner à IguaneFils. Il mangeait faisant claquer sa langue, suçant longtemps un os, se léchant les doigts, piô ! piô ! éructant avec force : gâhôwe !

— Comme c’est doux ! Je t’assure, Iguane que dans ce pays, il y a de véritables cuisinières, piô ! piô ! moi, je pense revenir prendre femme ici… gâhôve ! Qu’est-ce que tu en penses ?

— Tu vois, mon ami, ils sont méchants les hommes de ton village. Ils t’oublient constamment dans la répartition des plats. Évidemment tu es Papa Sédentaire, tandis que je suis, moi, Papa Étranger, l’étranger que chacun tient à honorer. De la patience, peut-être ce sera ton tour demain.

Mais demain arrivait et les plats comme les jours précédents étaient tous pour Papa Étranger.

Iguane-Fils était devenu méconnaissable. Et faible ! Or il fallait tout le temps danser. Et Iguane-Fils dansait la faim au ventre. N’en pouvant plus, il se levait la nuit, et sur les dépotoirs, allait chercher de quoi manger. Il dépérissait quand même ; son beau teint jaune d’or avait pâli…

— Es-tu malade, Iguane, lui demandaient les gens.

— Non !

— Alors qu’est-ce que tu as?

— Rien.

— Tu nous inquiètes. Il faudrait rentrer certainement dans ton village… Regarde ton ami. Comme il grossit ! Toi, tu es devenu une épine. À ton retour les gens de là-bas vont dire qu’ici, tu n’as eu à manger.

— Oui ! Oui ! Oui ! comme on est bête parfois ! Mais cela est dû au chagrin que tu éprouves. Bah ! tu sais, la vie, c’est ça ! Aujourd’hui, présent, demain, absent ! Il n’y a pas là vraiment de quoi s’en faire au point de dépérir comme cela.

— Hum !

— Qu’as-tu Iguane-Fils? — Les soucis !

— Les soucis ? Nous en avons tous. Noie-les dans le vin de palme, dans les plats. Quand tu es bien « bourré », les soucis n’ont plus de porte d’entrée en toi. Nous allons augmenter les rations.

Iguane-Fils regardait Kacou Ananzè qui, intervenant, dit :

— Mon ami n’aime pas les voyages. Il maigrit quand nous nous déplaçons, et cela, vous pouvez le croire, me peine beaucoup. Pensez donc ! Nous mangeons ensemble. Il maigrit et je grossis à ce qu’on raconte. Les mauvaises langues ont beau jeu. Je crois donc que désormais, je ne voyagerai plus en compagnie de mon ami Iguane-Fils.

— Allons ! Vous n’allez pas vous brouiller pour si peu de choses, voyons ! Il a du chagrin. C’est tout. Les mets vont être tellement abondants et variés, que votre ami Iguane sera obligé de grossir.

En effet, les plats furent abondants, variés, mais Iguane-Fils, tout le temps dépérissait, parce que les fillettes qui apportaient les repas, toutes répétaient la sempiternelle phrase :

— C’est pour Papa Étranger.

Les gens ne comprenaient plus rien à cette affaire d’Iguane-Fils. En pareils cas, il arrive que les sorciers vous « mangent » la nuit. Ce n’était pas le cas d’iguane. Car on avait interrogé le sort et le sort avait dit qu’aucun diable la nuit, ne « mangeait » Iguane. Sa mère était-elle fâchée ? Sa mère, par l’entremise des sorciers, avait répondu : « Non ! »

Chacun dans le village donc cherchait la raison pour laquelle Iguane-

Fils maigrissait

Une vieille femme demanda un jour à sa fillette :

— Quand tu arrives là-bas, avec les plats, que dis-tu ?

— Je dis : voici les plats de Papa Étranger. — Et puis ?

— C’est tout.

— Qu’est-ce qui se passe lorsque tu as dit cela ?

— L’un, le plus gros, me fait chaque fois répéter ma phrase comme s’il était sourd.

— Après?

— Après ? Il dit à son ami : « Tu as compris ? Le repas est pour Papa Étranger seulement. »

— Et qu’est-ce qu’il fait, l’autre.

— L’autre, il va se mettre à l’écart.

— Hum ! C’est bien. Demain, quand tu auras apporté les repas, à l’autre qui se met à l’écart, tu lui demanderas son surnom.

Le soir, la fillette vint avec les mets et les posant devant Kacou Ananzè-l’Araignée, dit : « Voici le repas de Papa Étranger » pour aussitôt demander à Iguane :

— Quel est ton surnom, toi ?

— Moi, je suis Papa Sédentaire.

La fillette rapporta cela à la vieille mère. Et dans la nuit même, le surnom de Iguane-Fils fut connu de toutes les femmes du village. Le lendemain, tous les repas vinrent au nom de Papa Sédentaire.

— Quoi ? Papa Étranger ou Papa Sédentaire, s’écriait Kacou Ananzè. — Papa Sédentaire, lui répondaient les fillettes.

— Vous ne vous trompez pas de nom ? Vos mamans ne vous ontelles pas dit : Papa Étranger ?

— Elles nous ont dit : Papa Sédentaire.

— Vous confondez les noms. Elles vous ont sûrement dit : Papa Étranger.

— Si tu veux, nous allons les appeler elles-mêmes.

— Ce n’est pas la peine. Demain, vos mamans sauront qu’elles se sont trompées de nom. On ne reçoit que les étrangers. Elles le savent bien. On n’apporte du repas qu’à l’étranger. Vous le savez vous-mêmes. — Oui, mais elles nous ont dit : « Papa… » — Étranger.

— Non, Papa Sédentaire.

Iguane-Fils à son tour, mangeait devant son ami. Il se léchait les doigts, éructait. Les bouchées succédaient aux bouchées. Et les mets avaient de ces fumets ! La case en était toute embaumée. Kacou Ananzè, à Iguane, contait des histoires du vieux temps. Il ne l’écoutait pas, occupé à manger, les yeux mi-clos et les narines frémissantes.

Au troisième jour, Kacou Ananzè dit à son ami :

— Euh ! tu sais, les funérailles de ta maman, elles durent un peu trop. Il serait temps que nous rentrions. Du travail nous attend : la récolte à faire.

— Nous l’avions faite avant de venir.

— Je veux dire les nouveaux champs à défricher.

— Il n’en est pas encore temps.

— Bientôt.

Iguane faisait la sourde oreille. Et la fête des funérailles battait son plein.

Ce soir-là encore les fillettes étaient venues avec les repas et chacune, en posant ce qu’elle portait, criait fort :

— Voici le repas de Papa Sédentaire.

— Ah ! Papa Sédentaire, l’ami de votre Papa Étranger ?

— Non, nos mamans nous ont dit : « Papa Sédentaire ».

— Mes enfants, vous avez toujours l’habitude de déformer…

— Non, nos mamans nous ont dit : « Papa Sédentaire. »

— Ça va ! C’est mon ami. Moi, je vous le dis, notre amitié est proverbiale et partout citée en exemple. Vous n’en avez jamais entendu parler ?

Une amitié comme la nôtre, pas de pareille sous le ciel. Papa Étranger et Papa Sédentaire, c’est comme les doigts de la main ; toujours ensemble. N’est-ce pas Iguane ?

Iguane ne répondait pas. Il ouvrait les plats les uns après les autres. Du poulet, du mouton, du veau, du goret, de la pintade… Et cela sentait si bon ! si bon ! Et l’arôme de tout cela embaumait la case.

Iguane mangeait. Il mangeait lorsque le tam-tam résonna. Iguane, avant de se rendre à la danse, près des plats, mit une de ses peaux. Kacou Ananzè aussi partit danser.

Profitant d’une inattention de la foule, Araignée courut dans la case. À lui les mets. Mais Iguane était là, près des plats.

— Quoi ! Toi ici? Qu’est-ce que tu y fais? Les plats, ils vont refroidir.

Il est temps que tu les manges. Moi je suis venu boire… Iguane ne répondait pas. Araignée sortit.

Iguane dansait dans la foule. Araignée revint dans la case. Iguane était près des plats. Il ressortit. Iguane dansait toujours, salué par les femmes, acclamé par tous. Il dansait vraiment bien. Et voilà qu’il défie Araignée à la danse. Son ami relève le gant. Mais avec sa faim au ventre il fut battu par Iguane-Fils que le village entier porta en triomphe.

Ce soir-là même les deux amis quittaient le village de la mère Iguane.

Et ce même soir-là aussi leur amitié se rompait.

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