Autrefois, tous les Animaux habitaient ensemble, dans un village à eux, qui n’était pas loin du village des hommes. Et les hommes et les Animaux se comprenant ne se livraient point la guerre.

Mais dans le village des hommes, était un homme pauvre qui avait un champ dont la route traversait le village des Animaux, lesquels, chaque fois qu’il passait, lui cherchaient noise.

C’était tantôt le Singe noir qui venait lui tirer la barbe ; tantôt le Singe rouge qui lui tendait des pièges. Souvent, il trouvait le passage semé d’épines. L’homme passait quand même, parce que la guerre entre les hommes et les animaux n’était pas encore déclarée.

Cet homme, bien que pauvre, avait cependant une femme. Et tous deux s’aimaient à tel point qu’ils pensaient la même chose dans le même instant. Et cette femme tout le temps, à son mari, au champ apportait le repas de midi. Les Animaux la regardaient passer. Ils n’osaient lui faire un brin de cour, car sur ce chapitre les hommes sont d’une intransigeance connue. Pas la moindre plaisanterie non plus. Et la femme passait. Elle disait un bonjour ici, elle disait un bonjour là ; et les Animaux lui rendaient son bonjour. Et la femme allait, et la femme venait. Puis elle fut enceinte et accoucha d’un garçon. Un phénomène. Dès qu’il sortit du ventre de sa mère, il demanda à porter à son père le repas de midi. Et il allait en sifflotant, le repas sur la tête. Arrivé dans le village des Animaux, il rencontra la Biche. Ils se regardèrent longuement, avec de part et d’autre la même insolence. La Biche aurait bien voulu chercher noise à ce bout d’homme. Mais elle était seule, tous les autres Animaux étant aux champs. Et puis ce bout d’homme d’un jour, seul, apportant à son père le repas de midi, vraiment ne lui disait rien qui vaille. L’enfant passa donc. Mais il avait son idée.

Au retour, arrivé dans le village des Animaux, il retrouva la Biche qui préparait le repas.

— Petite Biche, veux-tu me faire cuire l’igname que voici ?

— Te faire cuire une igname? Va donner cela à ta mère.

— Petite Biche impolie, veux-tu me faire cuire l’igname que voici ?

— Tu peux la manger crue. Je n’ai pas de temps à perdre ; si tu tiens à t’amuser, va le faire avec les enfants de ton âge, répliqua la Biche qui se mit à souffler sur son foyer.

L’enfant, de colère, d’un coup de pied, renversa la marmite, éteignit le feu, battit la Biche, la ligota et continua son chemin.

Le soir venu, les autres Animaux rentrant, trouvèrent la Biche gémissant dans ses liens. Et de repas, point. Et de feu non plus.

— Que s’est-il passé? demandèrent tous les Animaux à la fois.

Et la Biche, déliée, tremblant encore, croyant partout voir le petit bout d’homme, conta la scène qui s’était passée entre elle et l’enfant d’un jour.

— Un enfant d’un jour? s’écrièrent tous les Animaux à la fois. Et lui, te mettre dans l’état où l’on t’a trouvée ? Biche, tu n’as vraiment pas de force. Depuis quand donc, un homme, à la lutte, a-t-il battu un Animal, pour qu’un enfant d’un jour puisse te mettre dans l’état où l’on t’a trouvée ? Biche, tu nous fais honte, vraiment honte.

Le lendemain matin, la Panthère resta au village. Elle voulait voir le phénomène. En longues foulées souples, elle allait d’un bout à l’autre du village, les griffes bien aiguisées et toutes au-dehors. L’enfant ne tarda pas à venir.

Dès qu’elle le vit, la Panthère, de sa queue, se frappa les flancs et cela produisit un bruit tel que tous les oiseaux, ensemble, se levèrent d’un coup de tous les arbres. Ce coup de queue déplaça tant d’air, que tous les fruits, sur des lieues de distance, tombèrent. Mais l’enfant de deux jours, en sifflotant, son repas sur la tête, sans s’émouvoir, continuait sa route.

La Panthère montra les crocs, ses yeux jetèrent des flammes. L’enfant sifflotait, riait, passait. La Panthère le regarda disparaître dans la brousse…

Elle était assise, préparant le repas, lorsque ce phénomène de deux jours revenu sur ses pas, lui dit :

— Petite Panthère, veux-tu me faire cuire l’igname que voici?

— Te faire cuire une igname, moi ? Sais-tu qui je suis ?

— Mais tu n’es que la petite Panthère.

— Tu es si petit toi-même que tu n’as pas encore entendu parler de moi. Que veux-tu ?

Deux jours ! À deux jours, que sait-on du monde ?

— J’en sais plus que toi, petit Panthère. Veux-tu, oui ou non, me faire cuire mon igname ?

— Je ne veux pas, répondit la Panthère qui se frappait les flancs de sa queue belliqueuse, en montrant toutes ses griffes qui étaient effilées, effilées.

La marmite, sur le feu, bavardait. Elle soufflait, en soulevant le couvercle de ce côté-ci, et par-là, elle bavait, et sa bave tombait dans le feu, faisait chui !… chui !… telle de la graisse et cela donnait des idées, des visions à la Panthère qui bouillonnait de colère. Cet enfant de deux jours, ça doit être de la bonne graisse, de la viande bien tendre ; et voyez comme il est dodu, boudineux !

L’enfant s’approchant du feu, sous la cendre, mit son igname. La Panthère, retirant le tubercule, le jeta au loin. L’autre mit une deuxième igname sous la cendre. La Panthère voulant la retirer, il lui donna un cou de pied. La Panthère bondit sous l’outrage. Un coup de pied, à elle, la Panthère, mais c’est la guerre entre les hommes et les Animaux.

Elle vient ! La voilà qui fond sur le bébé de deux jours. Mais clouc ! l’enfant la coiffant de la marmite qui bavardait sur le feu, s’en retourna chez lui, en sifflotant.

Les Animaux rentrant le soir, trouvèrent la Panthère ébouillantée, avec des plaies ici, des plaies là… des plaies dont elle garde encore les cicatrices sur son pelage. Et elle geignait sous sa coiffure de marmite. Décoiffée, elle raconta son histoire.

Cela devenait vraiment inquiétant. Un enfant de deux jours accomplir tant d’exploits ? Mais qu’arriverait-il dans une semaine, deux mois, un an, au train où allaient les choses ?

Les Animaux tinrent conseil. Les uns proposèrent de quitter la région, les autres préférèrent la résistance. Et le camp de la résistance l’emporta. Après la Panthère, ce fut le tour du Singe, du Caméléon, du Phacochère, du Buffle, de l’Eléphant, du Lion, de rester au village pour voir ce phénomène. Mais tous furent battus, maltraités par l’enfant. Les Animaux ne savaient plus ce qu’il fallait faire. Les grands comme les petits, tous avaient été vaincus par cet enfant. Et partir sans avoir jamais pu relever le gant ? Sans une seule fois être parvenu à battre ce gosse ? Mais les hommes vont en faire des gorges chaudes ! Jamais plus ils ne laisseront en repos les Animaux, qui voyant en ce bébé de quelques jours, le fléau le plus mortel de leur race, tenaient à le dompter. Qui maintenant allait rester au village ? Tous se regardaient. Le Lion baissait la tête, la Panthère se grattait les jambes, le Singe jouait avec un fruit, l’Eléphant avec une herbe. Chacun semblait poursuivre une pensée. La Tortue sortit la tête et dit, face à l’aréopage embarrassé :

— Moi, je veux rester au village.

Tous les Animaux éclatèrent de rire. Vous ne voyez pas la Tortue réussir là où le Lion, le Singe, l’Eléphant n’avaient pas réussi? — Tu veux rester au village?

— Oui.

— Eh bien, s’il revenait, appelle-nous. Il faut que nous en finissions avec cet enfant.

Et sur cette décision, les Animaux partirent aux champs.

Clouk ! clak ! clouk ! clak ! La Tortue allait d’un bout à l’autre du village. Dès qu’elle vit l’enfant venir, elle courut vers lui, et le cou tendu, dressée sur ses petites pattes, les yeux humbles, et l’attitude respectueuse, elle engagea le dialogue.

— Bonjour, mon maître, l’homme le plus fort.

— Bonjour, Tortue intelligente.

— Donne-moi tes bagages ! C’est pour moi un honneur que de te les porter. Je vais t’accompagner pendant un bout de chemin. Quelles nouvelles apportes-tu du village des hommes ? Ici la récolte n’est pas bonne. La pluie ne tombe pas. L’année prochaine, peut-être que les choses se passeront autrement, et alors à la grande fête qui suivra les récoltes nous vous inviterons tous, les hommes. Oh ! comme l’on dansera ! C’est moi qui jouerai le grand tam-tam… Ce jour-là… Nous voici au bout du village… Je voudrais bien aller un peu plus loin… mais il y a les repères, les frontières.

Et la Tortue, après avoir remis le plat à l’enfant, alla se cacher près d’une case. Dès que le phénomène réapparut, vite, très vite, elle l’aborda :

— Ton igname, donne-la… La cendre est chaude. Je t’attendais là, pour prendre cette belle igname.

Elle prit le tubercule, le fit cuire. Bien pelée, fendue en deux, l’igname fut mise dans une écuelle propre contenant des oignons, du piment écrasé, du sel, de l’huile de palme et un peu de poisson sec grillé au feu.

L’enfant mangea et but ; puis s’en alla en remerciant la Tortue intelligente.

L’enfant parti, la Tortue armée d’une daba, laboura le village.

Le soir, les Animaux, revenant, virent partout des trous.

— Que s’est-il passé, Tortue ?

— Ce que vous voyez. À peine aviez-vous tourné le dos que ce phénomène de gosse se montra, plus arrogant que jamais. Il me saisit par le cou, et moi je le pris par le tronc. Nous avons lutté, lutté. Il me jeta ici, je le jetai là ; il me renversa, je le renversai à mon tour. Le soleil était là, à cette hauteur, sur notre tête. Nous nous battions encore. — Tu as pu tenir tête à cet enfant?

— Le soleil était parti, caché derrière les arbres, nous luttions encore. Regardez tous ces trous, ce sont nos traces… Ah ! mes amis ! C’est vraiment un phénomène que ce bout d’homme. Il a promis de revenir.

— De revenir?

— Hélas, mes amis. Il veut remporter une victoire que je lui refuse…

Le Lion, la Panthère, l’Eléphant, le Buffle, tous les puissants de la jungle, avec inquiétude, regardaient la Tortue conter les exploits, en pensant à leur couronne… « Si toutes les Tortues se coalisaient contre nous, ce serait la fin de notre domination… » Et ils bâillaient comme pour dire à la Tortue qu’elle pouvait cesser son récit. Mais la Tortue continuait.

— J’ai voulu venger notre roi le Lion, notre maître la Panthère.

— Assez, tonna le Lion que ce rappel avait blessé.

— Oui, il a promis de revenir.

La Tortue parlait encore lorsque l’enfant réapparut. Les Animaux s’égayèrent. Le Singe s’en allait de branche en branche, le Lion rampait, le Buffle se coulait entre les arbustes, l’Eléphant se faufilait entre les arbres, la trompe baissée sous le ventre, la Panthère se glissait entre les lianes sans même les frôler. Tous s’en allaient sans même regarder derrière eux, sans nullement s’inquiéter du sort de leurs multiples sujets. Ils couraient, couraient, et lorsqu’ils osèrent enfin s’arrêter, chacun se trouva seul.

_ C’est à partir de ce jour que les Animaux ne vivent plus ensemble, dans un village, et qu’entre eux et l’homme, est née l’inimitié.

Mais les Animaux sont encore hantés par le souvenir de ce terrible fléau que fut pour eux l’enfant de l’homme pauvre.

Et depuis, lorsqu’au moindre bruit, le Capucin lance son alarme :

Kpa-koum ! la brousse aussitôt redevient silencieuse.

Elle regarde, scrute, interroge.

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