Un Chasseur bien pauvre avait, au bord d’un fleuve, tendu ses pièges.
Nulle part, les pièges n’avaient pris le moindre animal. Même pas un rat palmiste, pressé de courir sur un palmier aux fruits bien mûrs. Pas même une de ces perdrix étourdies, tout le temps en bandes à s’ébattre dans les clairières et les sous-bois !
Il était bien pauvre, le Chasseur. Alors prenant tous ses pièges, il alla les tendre au bord du fleuve ; car même ceux qu’il avait posés sur les arbres, jamais n’avaient pris un oiseau. Les oiseaux, par escadrilles, venaient dans les arbres environnants, percher sur le bois recourbé des pièges pour donner leur concert. Et les pièges restaient là, à écouter la musique des oiseaux. Et les pièges avaient tellement écouté de musique, qu’ils ne voulaient plus rien prendre. Aussi restaient-ils tout le temps courbés. Peut-être comprenaient-ils tous les murmures, les chants, les cris, toutes les plaintes de la brousse en révolte contre le chasseur, l’homme ?
Le Chasseur alla poser ses pièges dans la savane. Ils ne prirent rien. Il les porta dans la forêt. Les pièges restaient courbés. Il les ramena dans les champs nouvellement brûlés ; les pièges s’entêtaient à ne rien prendre. C’est pourquoi il les porta au bord du fleuve où tous les animaux venaient boire. Les pièges encore ne prirent rien. L’homme se demandait où il fallait les tendre, lorsqu’un matin, il trouva un Boa dans l’un d’eux. La lance haute, il s’apprêtait à l’achever lorsque le Boa lui dit :
— Chasseur, ne me tue pas.
— Pourquoi ne pas te tuer ? Est-ce que toi, tu nous épargnes ?
— Chasseur, ai-je jamais fait du mal à l’un des tiens ?
— Et les hommes que les boas tuent tout le temps ?
— Chasseur, détache-moi. Je te sais pauvre, bien pauvre. Tes pièges, depuis des mois, ne prenaient rien. Si tu veux être riche, le plus riche du monde, détache-moi.
Le Chasseur déposa sa lance. Il hésitait. En sa tête passaient et repassaient mille idées, en tourbillons, en ouragan. Ce boa tué, dépouillé, débité, séché, mais c’est la fortune ! Écouter ses propos mielleux, le détacher, le laisser s’enfuir, qu’aurait-il été dans cette affaire ? Et s’il se jetait sur lui après avoir été détaché? Un boa est un serpent. Et du serpent, il faut toujours se méfier. La lance haute, le chasseur s’apprêtait à frapper.
— Non Chasseur, ne me tue pas. Délivre-moi et tu seras le plus riche du monde.
L’eau coulait. Sur la rive, dans les palétuviers, elle contait mille aventures à la terre qui jamais ne bouge, ne parcourt aucune région, tout le temps accroupie là, à mirer dans l’eau, sa tignasse d’arbres et d’herbes dans laquelle pullulent tous les poux du monde, toute la vermine de la création. L’eau en remuant des milliers de brindilles sur la rive, contait ses aventures à la terre attentive, captivée par les nouvelles attrayantes que lui disait l’Eau indiscrète toujours bavarde qui écoutait le dialogue du Chasseur et du Boa pour aller le conter plus loin, tout au long de son parcours. Le menu fretin jouait à se disputer un fruit, un insecte, à se donner de petits coups de queue. Les vaguettes, une à une, s’en venaient, sur la rive déposer leurs charges de brindilles, poussant plus loin, les charges précédentes.
— Tu tiens entre tes mains, ta fortune. Ou la pauvreté, ou la richesse, la misère ou le bonheur. Choisis, Chasseur.
— Si je te détachais, m’épargnerais-tu ?
— Depuis quand les animaux de la brousse se conduisent-ils comme vous ?
— C’est que…
— Eh bien, nous les animaux, nous attaquons franchement, face à face, et aussi franchement encore, nous récompensons nos bienfaiteurs. Nous n’envions jamais leur bonheur. Nous ne sommes jamais jaloux des situations qu’ils peuvent avoir par la suite. Au contraire. Plus ils sont heureux, plus nous sommes fiers. Nous aimons prouver notre bonté…
La corde lui serrait tellement la gorge que les yeux du Boa, injectés de sang, étaient rouges, rouges, si rouges que le Chasseur ne pouvait plus le fixer.
— Chasseur, choisis. Tu tiens aujourd’hui en main, ton destin. Riche ou pauvre. Puissant ou misérable.
Le Chasseur posant la lance détacha le Boa qui lui dit : « Suismoi ! »
Et l’homme le suivit dans la forêt. Ils partirent dans la forêt des boas, la forêt des génies, car il y a d’autres forêts qui ne sont pas la forêt des hommes, et dans ces forêts, des montagnes, des fleuves, des essences tout différents de ceux qu’on trouve dans les forêts des hommes. Et dans ces régions régnait une paix jamais troublée. Le vol des mouches avait une de ces musiques ! La brise, en frôlant les feuilles, avait une de ces mélodies ! Et l’air même qu’on y respirait était si tonifiant. Partout de la mousse plus douce que le kapock…
Ils arrivèrent dans le village du Boa. Combien de jours, de lunes, d’années était-il resté là ? Le Chasseur ne put jamais le dire. Car dans ce pays lorsqu’on avait passé mille ans, on croyait n’avoir passé qu’un an ! Toujours est-il qu’au départ, le Boa lui remit deux petites gourdes en disant :
— Retourne chez toi, et dès ton arrivée, jette à terre la gourde que voici et conserve cette autre gourde grâce à laquelle tu comprendras le langage de tout ce qui vit sur la terre.
L’homme s’en alla, heureux, fort heureux de tenir la fortune. Il serrait précieusement les deux gourdes sur sa poitrine haletante de joie. Et il courait presque, comme s’il avait peur que le Boa, se ravisant, ne vînt lui prendre les gourdes.
Dès qu’il fut chez lui, avant même de déposer sa lance, il jette à terre la première gourde, et que voit-il? Ce que vous devinez. Un château pareil à ceux qu’il avait vus au pays des génies. Et là-dedans toutes les richesses du monde.
Il vivait maintenant, heureux, notre Chasseur. Et parfois, il se murmurait à lui-même : « Comme la misère fait commettre des erreurs ! Si, en écoutant ma faim, mes angoisses, j’avais tué le Boa, aurais-je eu tous ces biens? »
Le Chasseur avait un chien, lequel était l’ami d’un chien galeux qui, lui, n’avait pas de maître.
Un midi, au moment du repas, assis sur son séant, un os entre les pattes, le chien galeux dit à son ami :
— Dans deux lunes, il y aura la famine, que celui qui veut s’enrichir m’entende.
— Qui veux-tu qui t’entende, mon ami? Tu sais bien que personne ne comprend notre langage. Voudrais-tu que je m’installe commerçant ? — Si ton maître par hasard… — Non, il ne comprend pas.
— En tout cas, si j’avais moi, un maître, je lui aurais dit de profiter de la famine pour s’enrichir.
— S’enrichir de la détresse des autres ?
— Mais les hommes ne vivent que de cette façon.
— Allons !
— Mais si, te dis-je !
— Tu tiens de tels propos parce que tu n’as pas de maître.
— Moi, de maître ? Pour quoi faire ? De tutelle, je n’en ai pas besoin, je me suffis.
— J’ai un bon maître et qui est devenu très généreux depuis qu’il est revenu de chez le Boa.
— Un bon maître est toujours un maître qui a, lui aussi, ses lubies. Tu comprends. Aussi, moi, je préfère la brousse, ma liberté et mes gales.
Le Chasseur qui avait écouté la conversation en profita pour acheter et stocker toutes les récoltes de l’année. La famine vint. Le Chasseur à tous, revendit plus cher les vivres qu’il possédait et de ce fait, devint plus riche encore.
Le chien galeux, revenant une autre fois, dit à son ami :
— Tu as vu ce qu’a fait ton maître ?
— Qu’a-t-il fait ?
— Tu n’as pas vu à quel prix il a revendu les vivres ? Je te disais que chez les hommes, la détresse des uns fait la fortune des autres. Un autre fait encore. Dans une lune, toutes les jeunes filles du village mourront. Seule sera sauvée celle qui partira s’installer sur l’autre rive du fleuve.
— Sauvée de quoi?
— Hum !
— Tu peux me le dire, mon ami. Nous sommes entre nous.
— Sauvée de la peste.
Le Chasseur ayant à nouveau surpris le dialogue, après s’être fait bâtir, sur l’autre rive du fleuve, une belle maison, y évacue sa famille.
La peste survenant balaie le village de toutes ses jeunes filles.
Après le ravage, le Chasseur fit revenir sa famille et comme il était le seul à avoir des jeunes filles, il devint le beau-père de tous les jeunes gens du village. Sa puissance davantage se renforça.
Le chien galeux revint dire à son ami :
— Le feu va détruire le village. Toute la fortune de ton maître va devenir la proie des flammes.
L’incendie se déclara, terrible, impitoyable. Seul, l’ancien Chasseur put sauver ses biens parce qu’il avait entendu les propos du chien galeux.
— Ton maître comprend notre langage.
— Les hommes ne comprennent pas les animaux.
— C’est toi donc qui lui racontes ce que je viens chaque fois te révéler?
— Pourquoi veux-tu que je lui rapporte nos propos. Il a beau être mon maître, il reste après tout un homme.
— Ton maître a fui toutes les épreuves. C’est bien. Mais dans une semaine il y aura une inondation ; une inondation sans précédent dans le pays. Les dégâts on ne pourra jamais les compter.
Le Chasseur ayant pris ses précautions, à nouveau, n’eut pas à souffrir de cette calamité.
Les deux chiens commencèrent à s’inquiéter. Pour sûr l’homme devait comprendre leur langage.
Dix ans étaient passés. Le village redevenu populeux, avait repris son train de vie. Le souvenir des fléaux était loin. Lorsqu’on en parlait, d’aucuns pensaient qu’il s’agissait de faits d’il y a des siècles. La mort enlevait un homme dans telle case, une femme dans telle autre. Des enfants, n’en parlons pas. Elle en est gloutonne. Elle était une calamité permanente, tapie dans chaque case, debout à chaque détour de route, à chaque carrefour, poursuivant tout homme. Elle allait avec les jeunes filles, à la source, puiser l’eau, avec les femmes dans les champs, chercher les vivres, avec le pêcheur jeter le filet, avec le chasseur parcourir la brousse, avec le voyageur. Elle restait éveillée lorsque tout le village dormait. Et le jour venu, elle restait à veiller.
Vingt ans s’étaient écoulés depuis le jour où le Chasseur avait délivré le Boa.
Le chien galeux, maintenant plus galeux que jamais, un matin, à son compagnon, revint dire :
— Ton maître va mourir.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je dis qu’aujourd’hui, au moment précis où les arbres auront sous eux, ramassé leur ombre, ton maître mourra.
— Et comment pourrait-on le sauver?
— Qu’il rende au Boa la seconde gourde. Mais en rendant au Boa la seconde gourde, c’est la misère qui revient ; c’est sa lance qu’il reprend, ses pièges qu’il revisite. Il sera même plus pauvre qu’il n’était avant. Et plus longtemps encore, il vivra. Qu’il choisisse.
L’homme surprit la conversation. Il allait mourir. Il regardait le soleil monter dans le ciel, grimper sur la cime des arbres, rapetisser les ombres, les pousser, les entasser peu à peu sous les arbres, le soleil qu’il aurait voulu enchaîner. Il allait de la gourde à toutes ses richesses, à son or, à ses diamants, à ses rubis qui tous, jetaient des éclats éblouissants. Dans leurs chambres, elles semblaient des tas de braises sur lesquelles le vent aurait soufflé. Jamais le Chasseur ne les avait vu jeter autant d’éclats. Et c’est à cette heure qu’il prenait réellement conscience de son bonheur. Et plus le soleil avançait, plus toutes ses richesses en son cœur poussant des racines, s’accrochaient, s’incrustaient.
Il courut à la gourde, la prit, la déposa.
Dans la cour, ses femmes insouciantes devisaient, riaient. Les enfants jouaient. Il entendait leurs belles voix qui lui remuaient le cœur.
Le soleil grimpait. Sous l’effet de la chaleur, les capsules de kapock éclatant, essaimaient leurs graines et leur duvet qu’emportait le vent. Les fleurs embaumaient. Dans les arbres en floraison bourdonnaient les abeilles, folâtraient des papillons, pépiaient des oiseaux. Des hannetons se posaient, repartaient.
Le chien galeux, comme pour se moquer du Chasseur, ne cessait de dire à l’autre :
— Mais qu’est-ce qu’il a ton maître ? Sait-il qu’il va mourir?
— Il doit le savoir, car depuis que je t’ai parlé de cette mort, il a totalement changé d’habitudes. Nous allons voir s’il aura le courage d’abandonner ses richesses pour redevenir pauvre, courir à nouveau la brousse, la lance sur l’épaule. Parions.
— Pourquoi?
— Moi je dis, j’affirme qu’il n’aura pas le courage d’abandonner toutes ses richesses. Or il ne veut pas mourir. La vie est si douce… Regarde ces fleurs, écoute ces chansons, respire ces parfums… Est-ce qu’on peut quitter comme cela la vie ? Les misères ne sont que des instants. Ce dont il faut tenir compte, c’est la joie qui est permanente, c’est l’harmonie, le bonheur qu’on sent un peu partout… Ton maître ne voit que son petit bonheur. Il ne pense qu’à sa fortune qui lui a permis d’apprécier l’existence. Regarde-le tourner autour de ses richesses. Le pauvre.
Et les deux chiens riaient des plaisanteries du chien galeux.
Le soleil monte ; les ombres se tassent sous les arbres ; bientôt midi, l’heure fatale. Le Chasseur toujours hésite, allant de la gourde à ses biens, de ses biens à la gourde. Il est là qui hésite et le soleil toujours monte. Bientôt midi.
Vous à sa place, quelle décision prendriez-vous ?
