Dieu avait un champ qui était plein de ronces et de broussailles. Ronces et broussailles étaient si emmêlées, que les serpents euxmêmes fuyaient le lieu.

Dans cette obscurité étouffante les grillons se taisaient. Et les papillons, sur ce champ, passaient sans se poser. Les épines dressées dans le ciel ressemblaient à de grosses pointes effilées. Et ronces et broussailles, sous le soleil et la pluie, croissaient sans cesse.

C’était le champ de dieu.

Dans ce champ poussait un fromager peu commun, un gros, gros fromager qui devait être l’ancêtre des fromagers, tant il était biscornu, manchot, tordu, boudineux, épineux, massif. Quelque chose d’effrayant, de hideux comme arbre. Les oiseaux jamais sur ce champ, ne se posaient. Le soleil même glissait tandis que la brise le contournait. L’on se demandait comment dieu qui a toujours le compas dans l’œil avait pu faire sortir de ses mains un tel monstre. Les gens regardaient la lune, les étoiles, l’océan, écoutaient le vent chantonner, la brise jaser, admiraient le vol gracieux des oiseaux et des papillons, puis, ensuite, tournant la tête du côté du fromager, se disaient : « Allons, dieu aussi, il aurait pu mieux faire tout de même ! Toutes ces merveilles et à côté, ce monstre de fromager. »

Les hommes murmuraient cela, le matin, le soir, le jour, la nuit. Tout le temps. Les oiseaux se le disaient aussi dans leurs divers ramages.

Les papillons se le répétaient dans leur vol, et lorsqu’ils se posaient en remuant les ailes, c’était encore de ce fromager qu’ils parlaient.

Le soleil au coucher, la lune au lever, la brise au réveil de sa sieste, le flux et le reflux, tous s’occupaient de ce fromager tordu, biscornu, manchot, lépreux.

Tout dans la nature parla tellement de cet arbre que dieu décida de le faire abattre. L’abattre ? Oui… mais pas avec une hache, pas avec un fer tranchant ! Avec quoi alors ?… Avec… comment vous dire ça… avec… avec ça.

Peut-on abattre un arbre avec… ça ?

Évidemment personne ne tenta l’épreuve et le fromager restait à croître dans son champ de ronces et de broussailles. Dieu fit répéter la nouvelle plus de mille fois. Personne ne se présentait. Abattre un arbre avec… ça… Vous y pensez, vous ? Plus de mille fois les hérauts avaient couru le monde. Et personne ne se présentait pour dire : « Moi, je veux abattre le fromager avec ça… rien qu’avec ça. » Et le fromager qui savait que personne jamais ne se présenterait, remuait insolemment ses moignons de branches.

Il les agitait comme pour narguer les hommes. Il déchirait le vent qui hurlait, lacérait le soleil qui s’en allait coucher tout sanglant, ce fromager biscornu !

Plus de dix mille fois, les hérauts avaient crié la nouvelle et tous les êtres mâles en regardant ça, murmuraient : « Abattre l’arbre, d’accord, mais pas avec ça, tout de même ! » Aussi l’arbre restait-il là, à remuer dans le vent, sous le soleil et sous la pluie, ses moignons de branches.

Le délai fixé allait passer, quand un matin, Kacou Ananzè se présenta devant dieu.

— Quelle nouvelle m’apportes-tu, Ananzè ?

— Sur terre les hommes se portent très bien.

— Et pourtant, des plaintes souvent m’arrivent.

— Ce n’est rien… C’est qu’ils sont contents, qu’ils pensent à toi.

— Qu’est-ce que tu me chantes là, Kacou Ananzè.

— Tu ne connais pas les hommes, parce que tu vis loin d’eux… moi je les connais comme je me connais moi-même.

— Et toi, que deviens-tu ?

— Ce que je deviens ? Est-ce que je le sais moi-même ! L’existence est devenue monotone, plus aucune occasion pour se révéler, pour faire preuve d’intelligence. Au retour d’un très long voyage, j’ai appris que tu veux faire abattre ton fromager.

— Oui, mais avec ça…

— Ce n’est même pas une épreuve ! Et tu n’as trouvé aucun homme pour se présenter ?

— Aucun homme.

— Eh bien, moi, je vais l’abattre, ce fromager, rien qu’avec ça. Il nous faut tout de même montrer à tous que tu as créé des êtres intelligents, peuplé ton monde d’êtres intelligents. Abattre un arbre avec ça… mais c’est facile.

— Tu peux faire cela, toi?

— Sinon je ne serais pas venu.

— Avec toi, on peut se vanter d’avoir créé des êtres. En ce fromager, j’ai mis toutes les laideurs du monde, afin que mes créatures soient belles et parfaites. Or toutes ne parlent que de ce fromager tordu, biscornu, manchot, boudineux. Le soleil en parle ; la lune en parle ; l’hirondelle, l’homme, la brise, le vent, les étoiles, le flux, le reflux, tous en ont tellement parlé que je me suis dit : « Il faut l’abattre. » — Et tu veux que ce soit avec ça?

— Oui…

— C’est un jeu.

— Regarde. Vois-tu le bœuf qui est là-bas ? C’est la plus belle bête de mes troupeaux. Ce sera ta récompense.

— Tu peux le faire apporter chez moi, car ton fromager, il est déjà abattu.

— Déjà abattu ?

— Je veux dire que je gagne le pari. Quand faut-il commencer ?

— Quand tu voudras, ce soir, demain, après-demain. Tiens, j’allais oublier. Préviens toujours afin que je te fasse accompagner.

— Surveiller ?

— Par un de mes enfants.

— Ce sera demain… matin.

La nuit venue, Kacou Ananzè partit au pied de l’arbre, cacher une hache qu’il avait aiguisée deux mois durant.

Dès que le jour se coula dans sa case, il se leva et sans même se laver, courut vers le fromager où était déjà l’enfant. Il dressa l’échafaudage, grimpa dessus, se déshabilla et se mit au travail en chantant :

Han ! Han ! Han ! le bœuf de dieu, je l’aurai. 

Han ! où devrais-je le manger ?

Han ! comme j’ai soif ! soif ! soif !

Han ! Petit, donne-moi à boire.

— Je n’ai pas d’eau, papa Ananzè !

— Han ! comme j’ai soif, soif, soif !

Je vais mourir de soif. Je meurs de soif, soif, soif.

Petit, veux-tu aller me chercher de l’eau ?

— Bien volontiers !

Et Kacou Ananzè lui remit une corbeille. Et l’enfant partit chercher de l’eau.

Dès qu’il eut le dos tourné, notre bûcheron prit la hache, et pan ! pan ! pan ! Par grosses écailles, le fromager s’en allait. La sève coulait de partout, et elle était aussi rouge qu’un sang humain, la sève du fromager épineux, boudineux et massif. Et ce sang sortait de toutes les veinules de trous qui peuplent le bois du fromager. Et le soleil était devenu rouge, rouge, rouge. L’arbre, à chaque coup de hache agitait désespérément ses moignons de branches, comme pour demander grâce. Mais Kacou Ananzè cognait, avec force, cognait avec furie. Il y avait le bœuf à gagner. Il voulait battre dieu en ruses. L’arbre commençait à crier, à hurler, à se tordre sous la douleur. Ses fibres éclataient. Kacou Ananzè cognait toujours.

Mais voilà l’enfant qui revient, la corbeille sur la tête.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Où est l’eau ?

— Le récipient n’est pas bon. L’eau coule de partout.

— Tu es un galopin, je le dirai à dieu. Regarde comme je transpire et tu ne peux m’apporter un peu d’eau pour boire ? Tu veux que je meure ?

Et han ! han ! il recommença à frapper l’arbre avec ça seulement.

L’enfant restait là, à pleurer…

— Tu pleures ? As-tu bientôt fini de pleurer ? C’est moi qui dois pleurer Tu crois que c’est facile d’abattre un arbre avec ça seulement ?

— Non, je te regardais…

— Ah ! tu me regardais… Tu ne m’as donc jamais vu ? Et vas-tu rester là, à me regarder comme cela ? Allez ! cours vite me chercher de l’eau.

Et l’enfant repartit vers la rivière, muni d’une autre corbeille.

Reprenant la hache il continua son travail. Le fromager demandait grâce. Kacou Ananzè frappait toujours. Le fromager pliait, penchait, Ananzè toujours frappait. Les moignons de branches tremblaient de douleur ; le sang coulait par saccades. Ananzè déchaîné, cognait plus que jamais.

Enfin… kpakpa… chuiii… touhoum… le fromager biscornu, tordu, boudineux, lépreux, le fromager qui renfermait toutes les laideurs du monde, tomba. Le vent se mit alors à souffler avec violence.

On dit que dans cette chute, toutes les laideurs libérées, se répandirent par l’univers dans le vent qui souffla.

L’enfant revint au moment où l’arbre s’abattait et devant dieu soutint que Kacou Ananzè ne s’était point servi ni d’une hache, ni d’un fer tranchant quelconque, mais de ça seulement.

Le bœuf fut remis à notre héros qui s’en alla en chantant :

Dieu, dieu, mais on peut le tromper  Il suffit d’avoir du cran.

Dieu, dieu, mais on peut le tromper  Il est si vieux qu’il ne voit goutte.

J’ai abattu le fromager avec ça. Quand a-t-on jamais abattu 

Un arbre avec ça seulement ?

Nous aussi, nous sommes intelligents.

Dieu, dieu, on le trompe,

Nous aussi, nous sommes intelligents.

Et il allait son chemin, traversant des villages et des villages, des forêts et des forêts, des océans et des océans, des plaines, des solitudes. Il s’en allait toujours, car ce bœuf, il le voulait manger seul, tout seul. Une fourmi n’en toucherait pas une miette ; une mouche ne se poserait même pas sur un morceau pour se frotter les pattes. Ah, s’il pouvait empêcher le vent d’en emporter le fumet ! Mais allez demander à cet idiot de vent de ne point souffler et aussitôt il se mettra à bavarder dans les feuilles, à soulever la poussière, à tout friper sur le sol. Le vent ? Il l’aura. Il le mettra en nasse, et le jettera loin…

Kacou Ananzè continuait son voyage, lâchant de temps à autre pour dépister la présence des mouches. Dès qu’il lâchait, elles répondaient : « Vouhoum ! » Et aussitôt, il repartait, Kacou Ananzè. Il arriva enfin dans un endroit où pas une fourmi n’avait laissé de trace. Il continua cependant sa route. Car son bœuf, il serait seul à le manger.

Le soir lâchant dans une clairière, des ichneumons accoururent. Quand on refuse au vent de sentir le fumet d’un repas, on ne mange pas en présence d’ichneumons, ces avortons de mouches. Ananzè poursuivit sa route.

Enfin le voilà dans un lieu calme, si calme, tellement calme qu’il eut peur, pour la première fois de sa vie. Rien dans ce lieu ne bougeait.

Tout semblait de pierre. Ni moucherons, ni le moindre insecte.

— C’est ici que je mangerai mon bœuf, se dit Kacou Ananzè.

Le tuer, le débiter, le mettre en marmite, l’apprêter, fut l’affaire d’une heure au plus… Il se préparait à manger lorsque tout d’un coup quelque chose tomba du ciel.

— Ça doit être la boisson. Un bœuf aussi gras se mange toujours avec un bon vin de palme. Et c’est certainement le canari de vin que dieu m’envoie. Vraiment, comme il pense à tout !

Kacou Ananzè accourut vers le lieu où l’objet était tombé… — Qui es-tu ?

— Je suis ton hôte.

— Quel hôte ? M’as-tu aidé à abattre le fromager avec ça, pour être mon hôte ?

— Dieu m’envoie te tenir compagnie, parce que tu es dans mon royaume.

— Tu permets donc que je parte d’ici?

— Jamais…

— Entendons-nous bien. Je suis sur tes terres. Donc c’est moi l’hôte. Tu me dois l’hospitalité.

— D’accord, mais cela ne peut empêcher que nous partagions ce que tu as… ce repas auquel aucune mouche ne doit toucher, et encore moins le vent en emporter le fumet.

— Suis-moi.

— Je ne marche pas. On me porte.

— Et qui va te porter?

— Toi.

— Moi, Kacou Ananzè ? Porter un monstre de ta taille, vilain, flasque et gluant comme de la morve ?

— Tu me porteras.

— Je ne le ferai pas.

— Dans ce cas, si tu ne me portes pas et que tu te sauves, que tes pieds se brisent, ta tête se fende et que tu sois bossu.

Ananzè voulant s’en aller quand même, sentait ses pieds se briser, sa tête se fendre, et une bosse lui pousser dans le dos. Force lui fut donc de se charger de cet être immonde qui n’était autre chose que la Mort.

Arrivés près du repas, il le jeta, floc ! et voulut manger. Mais le monstre lui dit :

— Si tu touches à ce plat, que tu meures !

Et Kacou Ananzè le regarda manger à lui seul le bœuf qu’il avait eu par ruse. Et il pensait : « Dieu, on ne le trompe pas comme cela. »

Repue, la Mort dormait en ronflant. Kacou Ananzè mit le feu à la paillote, et la Mort qui était toute graisse, fondit.

— Te voilà ! Tu as mangé mon bœuf. Moi, je vais te manger. C’est justice.

Et mettant un doigt dans la graisse, il le porta à la bouche. La graisse lui tomba sur la langue qui grossit, grossit, tout en noircissant.

Kacou Ananzè ne perdit point la tête pour si peu de chose. Une langue qui grossit, est-ce une calamité ?

Quelques jours après ces événements, il convoquait tous les animaux à un festin, à l’issue auquel il plaça un concours de natation. Tous les animaux vinrent. Mais pour se baigner, il fallait déposer sa langue sur la berge. Et tous, sans méfiance, déposèrent leur langue sur la berge.

Le chien lui aussi déposa sa langue. Mais toujours méfiant, au moment d’aller se jeter à l’eau, il s’enleva un œil et le mit à côté de sa langue.

Les animaux se baignant joyeusement, Ananzè sortit de l’eau, voulut s’emparer de la langue du chien. Mais l’œil était là, l’œil le regardait, le suivait…

— Oh, toi, chien, tu ne sauras jamais t’amuser. Tu as des yeux partout. Tu crois que je venais prendre ta langue ? Je la regardais seulement.

Ananzè prit la langue du mouton, mit la sienne à la place et retourna se baigner. À peine avait-il remis les pieds dans l’eau qu’il donna le signal du départ. Chaque animal retrouva sa langue hormis le mouton. — Ma langue, qui a pris ma langue ?

— Mais la voilà, répondit Kacou Ananzè.

— Ce n’est pas la mienne.

— Langue pour langue, prends-la… car chacun de nous a la sienne.

Le mouton fut ainsi obligé de prendre la vilaine langue noire qu’il a encore de nos jours.

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