Su-boum ! Su-boum-ka !

Su-boum ! boum ! Su-boum-ka !

Et le tam-tam s’en allait par la forêt, suivant la piste tortueuse, polie par les hommes et les eaux de pluie.

Il y a de cela des années et des années. Mais le rythme encore retentit à mes oreilles. Et sur ce rythme entraînant, il m’arrive d’esquisser encore des pas.

L’entendez-vous le tam-tam, remplissant la brousse et le village de ses notes grêles, chaudes, sourdes, pathétiques ? L’entendez-vous monter des vallons, descendre de la montagne, surgir d’entre les éclaircies, monter aussi haut que la voix argentine des nains ?

On dirait qu’il ne veut pas s’en aller, le tam-tam, tant il gémit, crie, hurle, gronde ! Il se tait un instant, puis revient, plus rapide que le vent qui le porte.

Gardez-vous cependant de danser.

Gardez-vous de répéter avec le tam-tam ensorceleur ses :

Su-boum ! Su-boum-ka !

Su-boum ! boum ! Su-boum-ka !

Car c’est pour avoir chanté cette chanson, dansé cette danse des nains, que je suis devenu bossu, moi, Kacou Ananzè.

En ce temps-là, j’étais un beau gars. Il n’y avait pas mon pareil dans le monde. Ni chez les hommes, ni chez les animaux. Nulle part, l’on ne trouvait un être aussi beau, aussi charmant que moi. Les femmes ensorcelées, éblouies, tout le temps, couraient à mes trousses. Pas moyen de faire tomber cette grappe humaine. Nombreuses étaient celles qui couvraient des étapes d’une lune, de deux lunes, de vingt lunes, pour me voir. Et lorsqu’elles m’avaient vu, elles oubliaient de repartir. Et quand elles accouchaient, toutes tenaient à nommer leur enfant Kacou Ananzè, comme si le fait de s’appeler Kacou Ananzè pouvait embellir une laideur monstrueuse, corriger un faciès affreux, conférer un peu d’intelligence, dégrossir des goujats, rendre alertes les impotents. Et les femmes, à la moindre histoire, cornaient aux oreilles de leurs époux :

— Ah ! Si j’avais un mari pareil à Kacou Ananzè !

— Va donc te marier à lui !

Et les femmes saisissant la réponse au vol, s’en venaient chez moi. De ce fait, j’avais un harem qui était plus grand que dix villages, trente villages.

Les femmes du roi, l’avaient abandonné pour venir chez moi. Je les avais accueillies à bras ouverts. Celles de notables, avaient elles aussi rejoint mes harems.

Lorsqu’on m’appelait, je répondais par ma devise : « La femme est un bijou qu’il ne faut jamais laisser ternir. » Et les femmes, en entendant cela, accouraient vers moi. Aujourd’hui, toutes les femmes du monde auraient été de mon harem si… s’il n’y avait eu ce tam-tam des nains dont le rythme encore retentit à mes oreilles.

Su-boum ! Su-boum-ka !

Su-boum ! boum ! Su-boum-ka !

Et puis, il faut vous dire aussi que je faisais tout avec art. Je parlais bien, je dansais bien ; je jouais de même, et m’habillais avec un chic inimitable. Il n’était rien que je ne fisse avec adresse. J’avais cela dans le sang. Je trompais même si bien les autres sans jamais tomber dans leurs pièges que cela me valut une réputation de sorcier qui me grandit aux yeux de tous, et surtout auprès des femmes !

Les femmes, vous le savez, ont un faible pour le mystère qu’elles cultivent avec un art consommé. Toujours un peu de voile autour des mots, des actes ; une pincée d’ombre dans le rire pour que vous en déceliez le sens ; une parcelle d’ombre dans le regard pour en soutenir l’éloquence ; une miette d’ombre dans le sourire pour vous mettre sur le gril et vous occuper ; de longues traînées d’ombre dans les rendezvous pour vous faire cuire, vous ramollir, vous mettre à leurs pieds.

Je les connais, moi, les femmes. Je vous dis que j’avais un harem de deux cents villages !

Tout le monde ne parlait que de moi. Ma renommée, l’on ne saurait vous dire jusqu’où elle était allée. Pour vous en faire une idée, sachez seulement que la Pluie, le Vent, les Eaux, tout dans la nature ne parlait que de Kacou Ananzè l’Araignée.

Mais avoir une grande renommée, des champs illimités, des femmes par centaines, des enfants par milliers, n’implique nullement un changement de mœurs. Et moi, j’aimais chanter et danser. Chanter plus que les oiseaux ; danser plus que les nains.

Su-boum ! Su-boum-ka !

Su-boum ! boum ! Su-boum-ka !

Gardez-vous toujours d’en rythmer la cadence, soit du pied, soit des doigts, car on ne sait jamais, et comme toujours dans le monde, il y a des nains, vous comprenez !

Donc dans la brousse étaient des nains, des nains danseurs, qui, toutes les nuits, venaient danser sous le fromager du village. Et ils chantaient à ravir, les nains ! C’était, toutes les nuits, des chants et des danses, et ce, depuis des années et des années… Et avec cela défense absolue à tout être qui n’était pas un nain de chanter leurs chansons et de danser leurs danses. Tout le monde dans les villages savait cela. Dès que les enfants commençaient à marcher, à parler, pour premières recommandations, les mamans ne cessaient de leur dire : « Ne chantez jamais la chanson des nains. Ne dansez jamais la danse des nains, sinon gare à la bosse ! »

Mais moi, Kacou Ananzè, toutes les nuits, dès que j’entendais la chanson et le tam-tam des nains, je me levais et dansais. Quoi, rester au lit lorsque le tam-tam appelle à la danse ? Cela est-il possible ? Et je dansais dans ma chambre, comme là-bas sur la place publique, dansaient les nains bossus. Ces nains étaient bossus et il suffisait de chanter leur chanson et de danser leur danse pour devenir bossu.

Par une nuit splendide où la lune chevauchait des nuages tout blancs, les nains comme à l’accoutumée, revinrent entonner une chanson qu’on n’avait jamais entendue. Une chanson qui vous emportait, vous enivrait. Et le tam-tam donc ! Tout semblait cette nuitlà, calculé pour faire sortir les hommes de chez eux. C’était un appel irrésistible. Les hommes se cramponnaient aux bois des lits, aux chambranles des portes pour ne pas sortir. Leurs épouses les retenaient par les pieds. Moi, je fus poussé de mon lit, de ma case, et jeté audehors. En un bond, j’étais parmi les nains, qui tournaient autour de moi.

— Que viens-tu faire ici ?

— Je me pro… pro… promène, dis-je en bégayant. Cela les déride, les apaise, vous les concilie.

— Tu te promènes ?

— Et tu danses notre danse ?

— À vrai dire, ce… ce sont vos chansons qui… qui m’ont attiré, leur dis-je. Je voudrais faire partie de… de votre groupe.

— C’est la chanson et la danse des nains que ne chantent et ne dansent les êtres comme vous.

— Moi, je veux les apprendre.

— Entendu. Mais garde-toi de chanter ces chansons et de danser ces danses, en notre absence. Si tu nous désobéissais, tu vois ça — et ils me montrèrent leur bosse — tu l’auras sur le dos et toutes les femmes te fuiront, parce qu’elles sont « des bijoux qu’il ne faut jamais laisser ternir », parce qu’elles ont de la laideur, une inexplicable horreur… — Combien de femmes avez-vous pour parler ainsi ?

— Deux, trois, pas plus.

— Eh bien, moi, j’en ai des villages entiers. Ce que vous dites est faux ; la femme cherche toujours en un visage la parcelle de beauté, le petit éclat de lumière, le mince filet de…

— Ananzè, revenons à nos chants…

— La femme, la laideur…

— Nous t’acceptons, mais…

— J’ai compris…

Et j’entrais dans la danse. Je remuais le tronc, levais une jambe après l’autre : « Su-boum-ka ! », bousculais celui-ci du coude, cognais celui-là de la tête : « Su-boum ! boum ! Su-boum-ka ! »

Au bout de quelques jours j’étais arrivé à chanter et à danser mieux que les nains qui m’admiraient.

À l’approche du jour, ils rentraient chez eux, et moi, dans ma maison je fredonnais les chansons, qui bourdonnaient à mes oreilles, voletaient autour de moi. Chassées ! Elles revenaient se poser sur mes lèvres, m’entraient dans la bouche, en ressortaient. J’avais beau serrer les dents, elles me les écartaient… Mélodie et femme ! Qui peut leur résister ? Et je me mettais à chanter. Devenu un maître de danse, je pensai que la consigne était tombée, le tabou devenu caduc. Je crus qu’il me suffisait d’avoir une certaine position pour enfreindre sans impunité, la loi des nains ; qu’avec mon or, je pouvais conjurer le malheur…

Su-boum ! Su-boum-ka !

Su-boum ! boum ! Su-boum-ka !

Cette nuit-là, nous dansâmes jusqu’à l’aube… Et les nains en retournant dans leur village, à l’oreille, me murmurèrent chacun :

— Ananzè, ne danse plus notre danse.

Le jour vint, splendide. Il est de ces jours qui mettent de la joie au cœur sans raison aucune, vous infusent des énergies, et alors on aimerait se dépenser en mouvements. Tout dans la nature est musique, charme, féerie, paix, quiétude. Et l’on voudrait que cela dure, dure

C’était un de ces jours-là qui s’était levé. Les oiseaux plus qu’à l’accoutumée se mirent à chantonner avec entrain ; les feuilles bruissaient calmement ; les coqs lançaient de vibrants cocoricos. Les poules gloussaient, suivies de leurs poussins qui pépiaient. Les canards, en grands personnages jamais pressés, louvoyaient tels des bateaux sans gouvernail. Un paon tout gonflé de son importance, tournait sur lui-même. Et des oiseaux dans le ciel, et des oiseaux dans les arbres fleuris…

J’avais la chanson dans la gorge, tel un hoquet. Je prenais des gobelets d’eau pour la noyer. Elle remontait, sortait, s’envolait, pour aller rejoindre là-bas, sur la piste polie par les hommes et les eaux des pluies, le refrain des nains.

Je fis un pas… deux pas… Rien. Je tournai sur moi-même comme ça… Ne le faites pas aussi… Rien encore.

Ah ! ces farceurs de nains, ils pensaient m’avoir moi, Kacou Ananzè. Le soleil riait. Je chantais et dansais. Mais chose étrange : je dansais et davantage le soleil riait, plus je sentais quelque chose sur les épaules, là, sur le dos. Un poids. Une charge. Je me penchais malgré moi. Impossible de me redresser. Le beau gars svelte que j’étais rapetissait et une montagne de chair lui poussait sur le dos.

— Eh ! toi, qui m’es sur le dos, descends ! Tu penses que je vais te porter pour danser la danse des nains ? Si tu veux me voir danser, descends donc et regarde… On tourne comme cela, à droite, lorsque le tam-tam fait :

« Su-boum-ka ! » et comme cela, sur la gauche, le bras de cette façon, le cou un peu tendu, le tronc cambré, les jambes ployées comme ça, lorsque le tam-tam fait :

Su-boum-boum ! ka ! Su-boum !

Ce qui m’était sur le dos ne répondait pas. Au contraire, il me pesait davantage.

— Allons, descends, toi ! Tu es bête ! Si tu ne l’étais, tu serais descendu et ensemble, nous danserions la danse des nains.

Mais la bosse me montait au cou, s’agrippait à mes clavicules, me prenait les côtes dans ses étaux. Je me débattais.

La bosse était sur mon dos. Que fallait-il faire ? Je creusai un trou dans la cuisine et couché sur le dos, je feignis d’avoir la fièvre. J’étais couché tout grelottant lorsque mes femmes revinrent des champs.

— Ote-toi de là, me dit la plus jeune femme.

— Laisse-moi tranquille.

— Comment, te laisser tranquille, lorsque tu es couché dans ma cuisine ?

— Laisse-moi tranquille, te dis-je !

— Tu ne manges pas aujourd’hui?

— Je n’ai pas faim.

— Eh bien, nous autres, nous avons faim. Ote-toi donc de là.

— Femme, ne me touche pas… la bosse, bossu.

— Que dis-tu ? Bosse ? Quoi bosse ? Qui bossu ?

— Tu vas me rendre bossu…

Toutes ces femmes qui avaient faim accoururent et me prenant par les bras, les jambes, la tête, me tirèrent de mon trou. Et la bosse sortit. Et elles me huèrent au lieu de me plaindre. Ah ! si elles s’étaient contentées de me huer ! Mais non. Elles racontèrent le fait à la voisine, la voisine, à sa voisine ; celle-ci à celle-là ; celle-là, à cette autre ; cette autre, à… Le même jour tout le village sut que j’étais bossu.

Mais depuis toujours, à mes oreilles, retentit le tam-tam des nains.

Su-boum ! Su-boum-ka !

Su-boum ! boum ! Su-boum-ka !

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