C’était pendant une famine. Une famine atroce, unique en son genre. Et elle durait depuis des années. Une famine rigoureuse et permanente qui s’était installée sur les coteaux, les montagnes, dans les vallons, la brousse, les villages. Partout on la sentait. Partout, elle faisait des siennes. Elle empêchait même la pluie de tomber. Et comme la pluie ne tombait pas, les eaux, pour résister, s’étaient retirées dans leurs lits, les arbres, pour tenir, s’étaient dépouillés de leurs feuilles, de leurs branches. Plus une seule jeune pousse aux pieds de tous ces géants de la forêt qui aimaient capter le soleil, la pluie et les distribuer en rais, en gouttes, autour d’eux.
Pour subsister, Kacou Ananzè avait appris… à tendre des pièges. Mais ces derniers, comme affamés et sans force, ne prenaient rien. Chaque matin, néanmoins, il allait les visiter. Les pièges restaient les bois courbés. Pas un seul qui, redressé, dans son nœud coulant, lui présentât une proie quelconque. Oh ! n’importe quoi… Mais non, les pièges obstinément, restaient courbés.
Ananzè ne savait plus vraiment quelle ruse inventer pour prendre quelque chose dans un de ses nombreux pièges. Il se serait même contenté d’un papillon, d’un grillon, d’un ver de terre, voire un bousier bien puant… Mais les pièges obstinément restaient courbés.
Un matin, titubant de faim, il partit visiter ses engins. De loin, il vit un des pièges redressé, avec au bout du fil, un point noir qui remuait, remuait. Son cœur partit au galop, pressé de voir ce que cela pouvait bien être. Enfin, se dit Ananzè, aujourd’hui, il y a de quoi se mettre sous les dents.
La machette au poing, il avance, s’approche et voilà que c’est un Écureuil, un bel Écureuil qui pend au bout du fil, un Écureuil dodu, luisant de graisse, la queue bien touffue, avec des moustaches longues et raides et proprettes. Un Écureuil qui devait venir de loin.
« Un Écureuil pour mon repas, Dieu merci ! C’est de la tendre viande. Une bonne sauce avec ça, rien de tel ! » Et il fit claquer la langue.
La machette levée, il saisit Écureuil par la tête, s’apprêtant à lui trancher le cou.
— Ananzè, ne me tue pas, je te ferai du bien.
— Du bien ? Quel bien peux-tu me faire, toi ? Le seul bien que tu puisses me faire, c’est de me remplir le ventre, de te laisser manger…
— Ton ventre, il sera rempli. Épargne-moi et tu verras. Je suis d’un pays très riche où l’on ne connaît pas la famine.
— D’où viens-tu ?
— D’un pays qui n’est pas loin d’ici et j’allais voir les parents de ma femme dans le village qui est après le vôtre.
— Quel village après le nôtre ? De ce côté-ci, il n’y a aucun village.
— Ananzè, ne me tue pas et tu seras heureux.
— Attends ! Je vais tellement t’épargner que ta tête sera bientôt dans ma marmite.
Et Ananzè se mit à aiguiser sa machette qui faisait : « Côchio ! côchio ! côchio ! côchio ! » Et Écureuil, au bout du piège, se balançait, forcé d’écouter la triste musique de la machette qui tout à l’heure sur sa gorge allait faire jaillir, ruisseler son sang. Et il voyait son sang, aspiré par une terre avide. Et il frissonnait. Mais Kacou Ananzè, tâtant de l’index, le fil de sa machette, se remettait à l’ouvrage : « Côchio !
côchio ! »
— Ananzè, tu es mon frère.
— Mon frère, toi? Depuis quand Ananzè l’Araignée est-il le frère de l’Écureuil ?
— Je suis du village de ta mère.
— Ma mère ! Ma mère ! Elle est morte. Elle n’a donc plus de village.
« Côchio ! côchio ! » faisait la machette, plus effilée qu’une lame.
— Je la connaissais ta brave mère, qui me parlait souvent de toi.
— Tu es certainement du village de ma mère, mais pas du village à moi. Et même serais-tu de mon village à moi, penses-tu que ta tête ne serait pas au fond de la marmite ?
— Comme elle était brave, ta mère !
— Brave et douce comme la flamme du foyer qui tantôt te caressera la peau.
— Ananzè, je t’assure, enlève-moi le fil qui est à mes pattes et attrape-moi la queue. Je t’emmènerai dans le plus beau, le plus merveilleux des pays. Essaie voir. Essaie seulement.
Attrape-moi la queue. Plus fortement. Puis-je t’échapper ?
— Non.
— Enlève-moi le fil.
Kacou Ananzè enleva le fil des pattes de l’Écureuil. Et les voilà partis aussitôt, traversant coteaux, montagnes, vallons, fleuves, océans, les forêts les plus denses. Il avait le vertige, le pauvre Ananzè, mais Écureuil partait toujours.
Un champ de papayes mûres.
— Écureuil, vois-tu ces belles papayes?
— Ça, ce n’est rien.
— Rien, ces belles papayes dont je sens ici le parfum ? Moi j’en veux manger.
— Ne me lâche pas la queue.
— Mon Dieu, quel pays ! Mais vois-tu au moins les papayes ? Est-ce que tu me comprends lorsque je dis que j’ai faim? Non ! lorsqu’on a d’aussi belles moustaches, une peau aussi luisante de graisse, on ne comprend pas un tel langage.
— Ne me lâche pas la queue. Nous ne sommes pas encore arrivés. Devant nous sont des régions encore plus fertiles.
Et le parfum des papayes était doux, suave, moukoun-moukoun, subtil.
Et les papayes par leur couleur, leur parfum, leurs feuilles qui remuaient, semblaient dire : « Arrête, Kacou Ananzè ! Lâche la queue de l’Écureuil ! »
— Ne me lâche pas la queue. Devant nous sont des régions plus riches encore.
— Où devant nous? Moi j’adore les papayes et j’en veux manger.
— Encore un bout de chemin et nous serons chez moi. Ces papayes? Elles viennent dans le terrain vague où défèquent mes enfants.
Un champ de maïs s’étendait sur des distances et des distances, à perte de vue. Du maïs à barbe blanche, à barbe rousse ; du maïs frais si bon à manger.
— C’est le champ de ma petite femme.
Un champ d’ignames, grand, grand comme d’ici, est-ce que je sais?… — C’est le champ de la fille de ma petite femme.
Un champ de bananes mûres. Kacou Ananzè ne tenait plus. À la vue de tous ces vivres, ses boyaux, dans son ventre, se tordaient. De la banane mûre que mangeaient les singes, les chauves-souris. Et lui, il mangeait tout cela des yeux seulement.
— C’est le champ du dernier de mes enfants.
— Écureuil, qui es-tu pour avoir tant de biens ?
— Ne me lâche pas la queue.
— Ma maman me parlait souvent de toi, de tes richesses Mais je ne te connaissais pas. Oh ! comme Dieu fait bien les choses ! Sans cette famine opportune, t’aurais-je jamais connu, toi qui es du village de ma mère ? de ma brave mère morte trop tôt hélas ! Elle parlait de toi encore lorsqu’elle mourait.
— Ne me lâche pas la queue. Nous sommes bientôt chez moi.
— Tu sais, la faim, la misère font commettre bien des bêtises. Mon ventre tantôt parlait plus fort que ma raison. Si je n’étais pas bon de nature, si le sang qui nous lie n’avait parlé plus fort, à l’heure qu’il est, j’aurais tué un parent. Écureuil, oublie tout cela…
Une forêt de cannes à sucre. Araignée n’en pouvait vraiment plus. De grosses cannes à sucre fleuries, chantant ! Les feuilles se caressaient les unes les autres, se soutenaient les unes les autres. Et quel bruissement mélodieux lorsque le vent soufflait !
— Ne me lâche pas la queue.
Comme elles sont belles les cannes ! Et juteuses ! Cela se sent à distance, rien qu’à voir leurs nœuds gros comme des bras. Et elles exhalaient un parfum aromatique…
Enfin ! Il était temps. Juste temps. Un peu plus, Araignée lâchait la queue
Les voici dans le village de l’Écureuil qui raconte à sa famille toute son aventure, en insistant particulièrement sur la bonté, la générosité native de Kacou Ananzè.
Pour le recevoir, on tua plus de mille bœufs. Les cabris, les poulets, les pintades, les moutons, les canards? On ne les comptait pas. On n’en avait pas le temps. Des plats, il y en avait ici, il y en avait là, partout, à tel point qu’on ne savait plus où les mettre. Et pourtant il en arrivait toujours. Ananzè mangeait, mangeait. Il aurait voulu avoir un ventre plus volumineux et là-dedans, mettre tous ces plats succulents qui tout le temps venaient. Mais il n’avait qu’un ventre d’araignée.
Pour lui, des jeunes filles vinrent chanter et des jeunes gens danser. Il oublia son village, la famine, les pièges. Pour une fois, il se félicita d’avoir été généreux. À lui-même, il murmurait : « Oh ! comme c’est bon de faire le bien ! Si j’avais tué l’Écureuil aurais-je eu tout cela ? » Et il mangeait, mangeait. Son ventre était tendu à éclater. Il mangeait quand même. Il se faisait violence pour manger lorsqu’il pensait à la famine rigoureuse, permanente qui s’était installée sur les coteaux, les montagnes, dans les vallons, la brousse, les villages. Il mangeait, heureux de manger, de prendre sa revanche sur la famine.
Mais — et c’est de là qu’allait venir son malheur — derrière la concession de l’Écureuil était la maison de la Tortue. Elle avait pour toute fortune un bélier des plus encornés, et pour toute nourriture ne prenait que du brouet de maïs. Une Tortue qui, pour s’amuser à longueur de journée provoquait à la lutte les enfants du village Elle criait tout le temps : « C’est moi la Tortue ! La Tortue la plus vaillante du monde. Qui veut lutter avec moi ? Qui veut se mesurer à moi ? Personne jamais à la lutte ne me battra. À mon vainqueur, j’offre mon bélier. »
Et Kacou Ananzè voyait la Tortue se pavaner ; il l’entendait se vanter. Le bélier était vraiment beau, un bélier des plus encornés, avec des poils qui traînaient à terre. Et il voulut l’avoir, ce bélier. Les deux premiers jours, il rit de ces vantardises, mais le troisième jour, lorsque l’idée germa dans sa tête d’avoir le bélier, le rire fit place à la colère !
— Qu’est-ce qu’elle dit, la Tortue ? demanda-t-il entre deux bouchées.
— Elle ne parle pas de toi, répondit l’Écureuil.
— N’empêche, dites-lui de cesser, car je n’aime pas beaucoup les provocations. Elle n’a jamais été battue à la lutte. Qui donc a jamais été battu ? Dans mon pays, moi non plus, personne ne me bat à la lutte. Et je défie qui que ce soit de me battre à la lutte.
— Calme-toi et mange. C’est sa chanson. Elle ne chante que cela depuis qu’elle est née.
— Sa chanson ou pas sa chanson, pour moi, cette chanson est une provocation. Dites-lui de cesser.
— Tu as raison. Calme-toi et mange. La Tortue est une folle Chacun sait cela dans le village.
— Eh bien, si elle continue, moi, je vais la guérir de cette folie.
La Tortue, à l’entrée de sa case criait fort afin de dominer le bruit des tam-tams et la chanson des jeunes filles :
— C’est moi la Tortue, la Tortue la plus vaillante du monde. Qui veut lutter avec moi? À mon vainqueur, j’offre mon bélier.
— Ce bélier, je l’aurai, se dit Kacou Ananzè. La Tortue, on la prend par la carapace, comme ça, et comme ça, on la renverse, les pattes en l’air et la voilà battue. Et j’emporte le bélier et une réputation en plus.
Il se lève, bouscule tous ceux qui essaient de le retenir. Le voici planté devant la Tortue.
— De qui veux-tu parler?
— Pas de toi, étranger. Tu ne me connais pas, je ne te connais pas.
Comment pourrai-je parler de toi? Je joue avec les enfants du village… — Et aucun d’eux ne t’a jamais battue ?
— Jamais ! Et jamais personne dans ce village ne me battra.
— C’est une provocation. Proférer de telles inepties devant un champion de lutte tel que moi, avouez tout de même que c’est de la provocation.
— Mais non ! il ne s’agit pas de toi, Étranger.
— Chez moi, dans mon village, on ne parle pas comme cela. Aussi, je n’aime guère que près de moi, l’on tienne de tels propos. Moi, je veux battre la Tortue. Ah ! personne ne t’a jamais battue à la lutte, eh bien, tu vas aujourd’hui être battue à la lutte.
— Qui est celui-là, qui me battra?
— Moi-même, Kacou Ananzè.
— Toi ? Mais je n’ai point parlé de toi.
— Moi, je dis que tu as parlé de moi, puisque je suis dans le village, c’est qu’il s’agit de moi aussi. Il fallait, si tu ne voulais point parler de moi, dire : « Excepté Papa Kacou Ananzè, personne dans ce village ne me battra… »
— Mais puisque je ne parlais pas de toi et que jamais nous n’avons lutté ?
— Qu’est-ce que je disais ! Tu voulais donc que nous luttions. Tu avoues donc la provocation.
— Je te jure que non. Cependant si tu tiens à me battre, essaie et tu verras.
— Essayer et je verrai ? C’est toi la petite Tortue qui dit cela, à moi, Kacou Ananzè, l’invincible ? Eh bien, tu vas voir !
Et les voilà aux prises. Kacou Ananzè saisit la Tortue à bras-lecorps… difficilement certes, mais la saisit quand même et « crou-crou, crou-crou » ils penchent de ce côté-ci ; « crou-crou, crou-crou » ils penchent de ce côté-là. On revient ici, on repart là-bas et enfin « téguèn’ zen » voilà la Tortue par terre… sur ses courtes pattes.
— Te voilà battue, petite insolente…
— Pas du tout. Pour battre la Tortue, il faut qu’elle ait les quatre pattes en l’air, lui cria l’assistance.
— Oh ! qu’à cela ne tienne.
Et ils recommencèrent la lutte, remuant le sable ici, soulevant la poussière par-là.
Ananzè sentait venir la fatigue, diminuer ses forces, monter la honte. Comme il aurait voulu que tous ces êtres qui les regardaient, leur ordonnent de cesser la lutte ! Mais tous, prenant tacitement le parti de la Tortue, attendaient la fin du tournoi. Et la Tortue ne cessait de chantonner :
— C’est moi la Tortue, la plus vaillante du monde. Qui peut lutter avec moi ? Personne ? Même pas un étranger ? À mon vainqueur, j’offre mon bélier.
L’allusion était tellement directe que blessé dans son amour-propre, furieux, Kacou Ananzè redouble d’effort. Chacun veut vaincre. Un bras qu’on allonge ; une jambe qu’on ramène ; un cou que l’on tend ; l’adversaire qu’on serre sur la poitrine, de toutes ses forces, afin de l’étouffer, avant de le jeter à terre.
Dressée sur sa petite queue, la Tortue, d’un geste très rapide, fulgurant, en l’air, jette Kacou Ananzè.
Et où se retrouve-t-il ? Dans son village. Il hurlait : « Je ne veux plus du bélier de la Tortue ! je ne veux plus du bélier de la Tortue ! »
Chacun le crut fou. On le disait même autour de lui, comme on le disait là-bas de la Tortue, dans le village de l’Écureuil.
À tout le monde, il contait les merveilles de son voyage au pays de l’Écureuil, parlait du bélier de la Tortue. Chaque auditeur l’écoutant, remuait la tête et s’en allait convaincu qu’il avait affaire à un fou. Plus il racontait l’aventure, plus il passait pour fou.
Un matin, Kacou Ananzè quitta le village de ces autres fous qui ne voulaient pas croire qu’au-delà de leur village, il y avait le village de l’Écureuil, un lieu où l’on vivait heureux, où lui, Kacou Ananzè aurait continué à vivre heureux, dans la joie, l’abondance, la paix, s’il n’y avait eu la Tortue et son bélier !
Et depuis, comme vous qui cherchez la fortune, le bonheur et la paix, Kacou Ananzè recherche le chemin du village de l’Écureuil. Il tend encore des pièges. Mais il est passé le temps de la famine rigoureuse et permanente. Et seuls des moucherons étourdis se font prendre. Mais quel moucheron soupçonne l’existence du village de l’Écureuil, ce lieu où l’on vit dans l’abondance, le bonheur et la joie?
Et depuis ce matin-là, Kacou Ananzè, de feuille en feuille, de branche en branche, la nuit, le jour, court la brousse.
Embusqué aux bords des sentiers, il guette le passage de l’Écureuil.
Sur les rives des sources gazouillantes, il rêve au pays de l’abondance.
Perché sur la plus haute des cimes, il cherche le pays de l’Écureuil où règnent l’abondance et la paix.
