— Surtout, Hyène, il ne faudra pas toucher au cœur. Tu m’entends?
— Pour qui me prends-tu ? Depuis dix jours, ce sont les mêmes propos que tu me tiens ! Le cœur ! le cœur ! que veux-tu que je fasse d’un cœur de vache ? Si ma gourmandise est légendaire, j’ai tout de même quelque chose là, dans le crâne.
— Il était nécessaire que je te dise et redise cela. Le cœur ! Attention au cœur ! Un coup de dent par ici, un petit coup de dent par-là, l’appétit venant, un organe tel que le cœur est vite atteint. Attention donc au cœur, Hyène.
— Dis, Kacou Ananzè, si tu tiens à m’emmener avec toi, emmènemoi, sinon laisse-moi tranquille avec tes histoires sur le cœur de la vache de dieu. Regarde-moi bien, ai-je l’air bête ? Et même que j’aie l’air bête, le suis-je effectivement ? Hein ? Dis-le-moi un peu, toi qui me connais depuis des années et des années. Tu as eu le temps de m’étudier, je l’espère. Les grands-parents de nos grands-parents étaient déjà des amis. Maman me parlait souvent de ces gens-là.
Donc notre amitié est vieille… Dis-moi franchement, suis-je réellement bête ?
— Hum ! Surtout, il ne faudra pas toucher au cœur ! Un coup de dent par ici, un coup de dent par-là… on ne sait jamais…
— Alors tu veux dire que je suis réellement bête ? Nous dont les grands-pères des grands-pères, des…
— C’est une simple recommandation, amie Hyène.
— Donc tu m’emmènes demain avec toi ?
— J’ai promis. Araignée n’a qu’une parole. Et ma foi, l’on fera bombance.
— Je m’en mettrai jusque-là…
— Attention au cœur… De la viande, il y en aura en abondance, il y en aura tellement que tu…
— Je m’en mettrai jusque-là…
Les yeux de Hyène brillèrent. Rien qu’à penser à cette abondance de viande, elle avalait goulûment la salive et cela dans sa gorge faisait klouc ! klouc ! Et elle se murmurait : « Ne pas toucher ! ne pas toucher au cœur ! Une viande est meilleure faisandée. Et comme la vache de dieu, en charogne, serait d’un goût délicieux ! »
Et la salive refaisait klouc ! klouc ! dans sa gorge. Et sa crinière se dressait. Et à ses yeux défilaient des quartiers de viande. Et du sol montait une belle et douce odeur de viande faisandée qui lui faisait ouvrir, rouvrir sa gueule.
« Le cœur, ça doit être le meilleur morceau. Et ce perfide Kacou Ananzè veut se le réserver. Oh ! nous allons voir. Je suis bête ! Nous allons voir si je suis réellement bête !… Ce cœur, c’est moi qui le mangerai « kpa !» Je le couperai d’un seul coup de dent et « klouc ! » je l’avalerai. »
Notre Hyène s’en allait en monologuant de la sorte, très satisfaite du tour qu’elle allait, pour une fois dans sa vie, réussir à jouer à l’Araignée, le terrible Kacou Ananzè.
« La palme des tours, je la remporte demain et à partir de demain, le monde entier saura que moi, Hyène, j’ai battu Kacou Ananzè sur son propre terrain. Il doit croire à ces histoires de grands-pères des grandspères de nos grands-pères ! Depuis quand la famille Araignée a-t-elle eu des liens dans le temps avec la famille Hyène ? Surtout ne touche pas au cœur ! ne touche pas au cœur ! Eh bien c’est moi qui le mangerai, ce cœur ! »
Le jour lui parut long. Elle se demandait ce que le soleil avait à se traîner dans le ciel, à musarder entre les nuages. La nuit, elle l’attendait avec une impatience fébrile, mais elle ne venait pas. Le soleil ne semblait même pas bouger. Ah ! oui, parce qu’il y a la vache de dieu à manger, le soleil ne veut pas aller se coucher. Eh bien, tu ne veilleras pas ! Et notre Hyène ramassant des branchages, en fit des tas énormes auxquels elle mit le feu. La fumée voilera le soleil et la nuit viendra. Mais le vent balayait cette fumée noire et le soleil se montrait, heureux de se traîner dans le vaste azur.
Et Hyène, ivre d’odeur de viande faisandée, klouc ! klouc ! avalait la salive… Enfin la nuit…
Donc dieu avait une vache. Une belle vache ; la plus belle vache de la création ; et la plus grasse aussi. Rien qu’à la voir, on se disait que ça ne pouvait être que la vache d’un dieu. Et Kacou Ananzè était l’ami de dieu, et de ce fait, un être considérable et très considéré. Les portes du paradis à toute heure lui étaient ouvertes. Les gardiens le reconnaissaient de loin par son train, par les notes de son olifant, et les portiers eux-mêmes, à sa façon de frapper aux lourds battants d’habitude sourds : un tambourinement, un silence, deux « toc ! toc ! » et un second tambourinement plus long. Chez dieu, il y était plus souvent que Gnaminlin-hakatiba-l’Hirondelle, l’oiseau de cour, plus souvent que Ebôrôakolè-le-Papillon, le messager. C’est dire que dieu et Kacou Ananzè étaient des intimes. Et tous deux, tout le temps, allaient voir la vache, la plus belle de la création, la vache luisante de graisse, les naseaux toujours fumant, et la queue tout le temps en moulinet audessus de la croupe, la vache de dieu. Une vache majestueuse que les mouches et autres bestioles respectaient.
Dieu ne faisait rien sans consulter Kacou Ananzè-l’Araignée dont l’avis presque toujours l’emportait sur celui des autres courtisans. Si les hommes lui ont gardé une dent bien pointue, et depuis des temps immémoriaux lui ont livré la plus effrénée des guerres, c’est qu’ils se souviennent du jour où le chien vint dire : « Nous, les hommes, consentons à mourir, à condition de ressusciter le troisième jour », ils se souviennent que Kacou Ananzè fut le premier à répondre : « Pardon ! pardon ! la Pintade qui vient de sortir d’ici nous a déjà apporté un message tout différent. Le chien n’est donc qu’un imposteur ! » Et dieu opinant, renvoya tout simplement le chien.
Mais si l’on était heureux chez dieu, sur terre, il y avait famine. Il n’y avait plus rien à manger. Rien dans les airs ; rien dans la brousse ; rien dans les eaux. Rien nulle part. Tous les êtres maigrissaient, excepté Kacou Ananzè. Dieu même parfois, le regardant du coin de l’œil, se devait demander :
— Comment se fait-il que Kacou Ananzè est le seul être à ne pas maigrir ?
Kacou Ananzè, devinant ces questions informulées, hochait la tête et souriait.
Hyène n’avait même plus la force de se tenir debout, plus la force de se traîner. Kacou Ananzè par contre avait de ces joues, de ces biceps, de ces cuisses… Oh ! non, ne levez pas la tête pour regarder au plafond ! Ce n’est pas la même Araignée, ou plutôt cette araignée n’est plus Kacou Ananzè que dieu regardait en se demandant : « Comment la faim peut-elle faire grossir ?
Un autre fait torturait dieu : sa vache maigrissait, or elle était bien entretenue. On avait doublé, triplé, quintuplé sa ration. Elle maigrissait.
Dieu, regardant la vache et le confident Kacou Ananzè, disait : « Araignée va-t-elle changer le cours des choses ? N’ai-je pas laissé échapper quelque secret de vie qu’emploierait Araignée pour ne point maigrir ? »
Kacou Ananzè ne quittait plus la vache de dieu. Il versait des larmes à la voir maigrir. Une si belle vache, les naseaux fumant, la queue tout le temps en moulinet au-dessus de la croupe, des yeux calmes, des yeux qui semblaient implorer tout le monde ! Il avait redoublé ses caresses, ses flatteries. Il lui touchait la queue, palpait la croupe, passait la main sur l’échine, lui tapotait la joue, la mouchait. Et ces attentions chaque jour davantage le liaient à dieu. Mais chaque jour davantage aussi la vache maigrissait tandis que Kacou Ananzè prenait des couleurs, sa voix, ou timbre, de la portée. Sa voix maintenant dominait celle du Lion qui, affamé, pouvait à peine rugir.
Son secret? Le voici. Il vous le donne pour qu’en pareilles circonstances, vous puissiez, en l’employant, vous tirer d’affaire, puisque l’on conte le soir, chez nous, dans nos veillées, que la famine sur terre, chaque année, continue à commettre des ravages.
Donc chaque nuit, par une fente, Ananzè pénétrait dans le parc, puis par mille astuces, s’introduisait dans le ventre de la vache de dieu, mangeait à satiété, puis par le même orifice qu’il lui suffisait de chatouiller un peu, il ressortait. C’était là le secret. Mais dieu n’y voyait que du feu.
Hyène mourait de faim, tellement que Kacou Ananzè eut pitié d’elle, lorsqu’un matin, celle-là lui dit :
— Ami, sauve-moi, je n’en peux plus. Ce soir ramène-moi quelques os.
— Chez dieu, il n’y a pas d’os.
— Je veux dire quelques restes.
— Pas de restes, non plus.
— De la charogne, alors.
— Encore moins.
— Alors, je ne comprends plus. Tout le monde maigrit et toi, tu grossis.
— C’est mon secret.
— Veux-tu me le montrer?
— Volontiers. Mais il ne faudra pas toucher au cœur.
— Quel cœur?
— Le cœur de la vache de dieu.
— Que veux-tu dire ?
— C’est là mon secret.
— Tu m’emmènes?
— Oui, mais ne touche pas au cœur.
La nuit venue, les voilà partis. Hyène qui avait impatiemment attendu ce moment, à la seule idée qu’elle allait enfin pouvoir faire un bon repas, avait retrouvé des forces. Pour un peu, elle aurait dépassé, devancé, laissé en route, son compagnon. Mais elle se retenait de le faire, disant seulement tout le temps : « Allons vite ! allons vite ! » Et Kacou Ananzè, ralentissant le pas, répondait :
« Est-ce que nous n’allons pas assez vite ? Tu n’as plus de forces, tu le sais bien et le trajet à parcourir est encore long. »
Et Hyène, pour toute réponse, grognait. Et Kacou Ananzè, s’arrêtant, lui redisait : « Il ne faudra pas toucher au cœur. » Et Hyène répondait : « Kpéhin… bon ! »
Les voici dans l’enclos, près de la vache de dieu dont la queue tournoyait en moulinet autour de la croupe osseuse. Ananzè lui chatouilla ce que vous devinez. Elle l’ouvrit grand comme ça et par cette ouverture, ils entrèrent dans le ventre de la vache de dieu ; et le festin commença.
Hyène goulûment avalait tout. Elle buvait la graisse, le sang, comme elle aurait bu de la sauce.
Ananzè ne cessait de lui dire : « Il ne faudrait pas toucher au cœur. » Mais elle était devenue sourde. Elle mangeait, mangeait, rotait. Elle en avait jusque-là. Mais elle continuait à manger.
— Que fais-tu là, Hyène ?
— Moi? Je mange.
— Tu touches au cœur.
— Mais non !
À peine avait-elle dit cela que d’un coup de gueule « klac ! » et « hop ! », elle tranche le cœur et l’avale.
Et voilà la vache de dieu qui s’affaisse, tombe, meurt.
La nouvelle est aussitôt répandue par le monde. Chacun savait quel prix dieu attachait à sa vache. L’occasion était donc bonne pour se mettre en vedette. Aussi chacun venait-il se lamenter. Ceux qui n’avaient plus de larmes à force d’avoir pleuré, se mettaient de la salive au bord des yeux.
Tous les êtres étaient venus, excepté Kacou Ananzè et Hyène. Dieu les cherchait, les attendait. Il attendait surtout Kacou Ananzè, l’ami et le confident. Mais l’ami et le confident Kacou Ananzè ne venait pas. Il fallut donner l’ordre de dépecer la vache. Ce qui fut fait très rapidement. La peau enlevée, le ventre ouvert, la panse et les boyaux furent mis dans une écuelle portée au dépotoir par une bande de galopins qui les devaient vider des excréments.
Un enfant prit la panse. Elle était lourde. Il appela deux autres enfants, mais ils furent vingt à emporter la panse et à la jeter à terre. La panse éclatant, pouf ! Kacou Ananzè parut, la menace à la bouche :
— Quoi ? Vous ne voyez pas clair ? espèces de galopins ! Vous ne voyez pas clair ? Vous n’avez pas vu que j’étais là, à chercher des simples pour guérir la vache de dieu ?
— Pardon Papa Kacou… Pardon Papa Ananzè ! Nous n’avons pas fait exprès… Nous ne t’avons pas vu !
— Ah ! Vous ne m’avez pas vu ! Quoi, suis-je quelqu’un qu’on ne voit pas ? Eh bien, vous allez voir.
Et Kacou Ananzè courut se plaindre à dieu.
Mais… oui, mais il restait là-bas Hyène qui « klac, hop » d’un coup de gueule avait tranché et avalé le cœur de la vache de dieu.
Elle essaya de se sauver. Des enfants lui tombèrent dessus en criant : « Voici l’assassin, voici l’assassin ! » Chacun prit ce qu’il put trouver pour l’assommer. Ils lui donnèrent des coups sur la tête, des coups sur les reins, surtout sur les reins, car dans la poursuite c’était sur les reins que les bâtons tombaient tous.
Ils tombèrent si dru et si fort sur les reins qu’ils les lui brisèrent.
Et c’est depuis ce jour-là que Hyène a l’allure que nous lui connaissons.
